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 Du passé, faisons table rase

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Aurélien



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Date d'inscription : 15/01/2014

MessageSujet: Du passé, faisons table rase   Sam 8 Juil 2017 - 12:30

Illustrer avec un bonhomme en charrette au milieu du periph'

« Du passé, faisons table rase »

Hipsters faisant revivre l'esthétique des années 80, soirées Dorothée pour trentenaires, mode rétro dans les jeux vidéos (rétrogaming), le refrain nostalgique se décline à toutes les sauces…. Y compris à la militante. Des commémorations de 1917 aux fétichistes de la commune de paris, en passant par les nostalgiques de la révolution espagnole, les milieux militants construisent leurs identités et leur culture, comme beaucoups d'autres milieux, sur une mémoire commune qui vire à ce qu'on propose de nommer le nostalgisme. Les « vieux »militants mais aussi les plus jeunes évoquent une autre époque, un bon vieux temps, voire un âge d'or qui, lorsqu'il est évoqué, nous pousse à nous demander pourquoi la misère, l'exploitation et toutes les formes de dominations existent encore.

Que le discours sur le bon vieux temps touche les vieux réacs c'est une chose, qu'il soit repris, sur d'autres bases, par nos milieux est plus étonnant. Pourquoi celles et ceux qui se battent pour de meilleurs lendemains fantasment-ils autant le passé ? Certes il serait dommage d'oublier les gloires passées, mais pourquoi sombrer dans le fantasme et l'idéalisme ?

Un discours tartuffe

A force d'insister sur ce supposé age d'or, nos milieux en arrivent parfois à fantasmer, au-delà des luttes passées, le monde passé. Comme s'il y a trente ans, les conditions de vie, de travail, les inégalités ou les disciminations étaient moins fortes. Comme s'il y a un siècle, les droits des femmes étaient plus avancées, que le racisme n'existait pas. Quand cette nostalgie s'exerce sur de courtes périodes, elle en vient à virer au ridicule comme lorqu'on lit des âneries comme « le gouvernement Hollande est le pire gouvernement de l'Histoire ». Elle vire parfois carrémént à la réaction, quand on en vient à regretter l'école d'avant, comme si celle-ci avait été juste, ou encore les couches lavables à la main, qui n'abîment pas la nature. Notre combat devenant alors, non pas un combat pour gagner mais un combat inconscient pour revenir à l'ancien monde. Plutôt que de faire émerger le monde de demain pour mettre en pièce celui d'aujourd'hui, nous en venons à tenter de rétablir l'ancien monde. Comment s'étonner alors que nos combats manquent d'attractivité ?


Une vision mythifiée du passé

Nous avons tous et toutes une vision étroite et déformée du passé, souvent idéalisée, alors que nos idées, notre volonté de construire des lendemains meilleurs pour tous et toutes, nous imposent de déconstruire les mythes, y compris et surtout les nôtres, pour mieux agir sur le réel. Il sera donc plus juste de réfléchir cette tendance à la nostalgie en portant notre regard sur ce qu'elle nous apporte.

La nostalgie est une conséquence d'une certaine écriture du passé, qui a lissé les acoups et les difficultés, qui passe sous silence les violences. On ignore souvent ce qui a précédé ou même ce qu'ont été dans leur complexité des événements comme la Révolution française, 1848, La Commune, Mai 36, la guerre d'Espagne, la création du Conseil nationale de la Résistance, les décolonisations, les mouvements d'indépendance, Mai 68, la naissance du Mouvement des libérations des femmes…[liste infinie].

La nostalgie est une conséquence du rapport mémoriel que nous entretenons avec notre histoire. La mémoire permet aux oubliés de l'histoire de s'en écrire une et de se construire une identité, une culture et un sentiment d'appartenance. L'expression de la mémoire des opprimé-e-s est nécessaire pour établir la reconnaissance de l'oppression et donc une possible justice. Elle est donc nécessaire pour retrouver la conscience de nous-mêmes et construire notre camp. Mais le rapport mémoriel à notre histoire n'est pas suffisant pour permettre à notre camp d'avancer.

Un choix de facilité ?

Lorsque la mémoire devient nostalgie, elle gagne en prégnance, en force, qu'elle tire de la tranquillité qu'elle procure. En plaçant le passé uniquement sous l'angle passionnel, elle empêche la rationalité de s'exercer sur celui-ci. La nostalgie est, à la manière du conspirationnisme, une manière d'apporter des réponses simples à des questions et des phénomènes complexes. Les mutations du capitalisme et nos reculs rendent nos certitudes incertaines. La nostalgie permet de se réfugier dans un passé qui a l'avantage d'être rassurant car connu, contrairement au futur, qui est incertain par essence. Il est devenu difficile de se projeter dans des utopies après de nombreuses déceptions et trahisons, ce qui facilite la progression du mal nostalgique.

Idéaliser nos victoires et nos défaites, notre passé, nous évite en effet une remise en question, un regard critique sur les idéologies et les pratiques qui président à nos actions aujourd'hui. Il est plus facile de glorifier la génie, la chance, la conscience de classe et les circonstances qui auraient permis le surgissement des dominé-e-s sur la scène de l'histoire plutôt que d'en tirer les leçons et les remises en questions qui permettraient de comprendre notre repli actuel. Regarder ce que nous considérons comme nos moments de gloire nous permet d'éviter de se poser les questions qui fâchent comme savoir ce qui provoque le repli de nos forces. Cela nous empêche aussi de voir nos atouts et nos progrès, qu'ils soient tactiques ou idéologiques.

Conclusion

Se remémorer notre passé ne doit pas nous pousser à l'idéaliser. Reconnaissons nous dans ces luttes et leurs aspirations. Reconnaissons aussi leurs limites idéologiques, tactiques et stratégique. Faisons l'histoire de notre mémoire. Certes fut une époque où les classes populaires étaient plus mobilisées, obtenaient des droits plutôt que d'en perdre, mais cela se faisait-il sur des bases qui nous satisferaient pleinement aujourd'hui ? Serions-nous prêts à nous battre pour un modèle productiviste par exemple ?

« De défaites en défaites, jusqu'à la victoire » disait Mao. Chaque époque marque de son empreinte l'histoire des luttes. Que ce soit par ses avancées ou ses reculs. La marche de l'histoire ne se fait pas en ligne droite, ni de manière continue. Le meilleur hommage que nous pourrions rendre à celles et ceux qui nous ont précédé ce serait de faire vivre leurs idéaux. Plutot que de réver de la commune, faisons la vivre. Prenons Kobane un 19 juillet au lieu d'idéaliser le soulèvement de Barcelone en 36. Réfléchissons à une stratégie au lieu de regarder des images d'Epinal de Mai 36.
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Radinouk

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Messages : 277
Date d'inscription : 10/11/2013

MessageSujet: Re: Du passé, faisons table rase   Dim 9 Juil 2017 - 10:44

« Du passé, faisons table rase »

Hipsters faisant revivre l'esthétique des années 80, soirées Dorothée pour trentenaires, mode rétro dans les jeux vidéos (rétrogaming), le refrain nostalgique se décline à toutes les sauces…. Y compris à la militante. Des commémorations de 1917 aux fétichistes de la Commune de Paris, en passant par les nostalgiques de la révolution espagnole, les milieux militants construisent aussi leurs identités et leur culture sur une mémoire commune qui vire à ce que nous proposons de nommer le nostalgisme. Les « vieux »militants mais aussi les plus jeunes évoquent une autre époque, un bon vieux temps, voire un âge d'or à tel point qu'on finit par se demander pourquoi la misère, l'exploitation et toutes les formes de dominations existent encore.
Que le discours sur le bon vieux temps touche les vieux réacs c'est une chose, qu'il soit repris, sur d'autres bases, par nos milieux est plus étonnant. Pourquoi celles et ceux qui se battent pour de meilleurs lendemains fantasment-ils autant le passé ? Certes il serait dommage d'oublier les gloires passées, mais pourquoi sombrer dans le fantasme et l'idéalisme ?

Un discours tartuffe

A force d'insister sur ce supposé âge d'or, nos milieux en arrivent parfois à fantasmer, au-delà des luttes passées, le monde passé. Comme s'il y a trente ans, les conditions de vie, de travail, les inégalités ou les disciminations étaient moins fortes. Comme s'il y a un siècle, les droits des femmes étaient plus avancées ou que le racisme n'existait pas. Quand cette nostalgie s'exerce sur de courtes périodes, elle en vient à virer au ridicule comme lorqu'on lit des âneries comme « le gouvernement Hollande est le pire gouvernement de l'Histoire ». Elle vire parfois carrémént à la réaction, quand on en vient à regretter l'école d'avant, comme si celle-ci avait été juste, ou encore les couches lavables à la main, qui n'abîment pas la nature. Notre combat devenant alors, non pas un combat pour gagner mais un combat inconscient pour revenir à l'ancien monde. Plutôt que de faire émerger le monde de demain pour mettre en pièce celui d'aujourd'hui, nous en venons à tenter de rétablir l'ancien monde. Comment s'étonner alors que nos combats manquent d'attractivité ?
Une vision mythifiée du passé

Nous avons tous et toutes une vision étroite et déformée du passé, souvent idéalisée, alors que nos idées, notre volonté de construire des lendemains meilleurs pour tous et toutes, nous imposent de déconstruire les mythes, y compris et surtout les nôtres, pour mieux agir sur le réel. D'où la nécessité de réfléchir cette tendance à la nostalgie en portant notre regard sur ce qu'elle nous apporte.

La nostalgie est une conséquence d'une certaine écriture du passé, qui a lissé les acoups et les difficultés, qui passe sous silence les violences. On ignore souvent ce qui a précédé ou même ce qu'ont été dans leur complexité des événements comme la Révolution haïtienne, la Terreur, 1848, La Commune, Mai 36, la guerre d'Espagne, la création du Conseil nationale de la Résistance, les décolonisations, les mouvements d'indépendance, Mai 68, la naissance du Mouvement des libérations des femmes…[liste infinie].

La nostalgie est une conséquence du rapport mémoriel que nous entretenons avec notre histoire. La mémoire permet aux oubliés de l'histoire de s'en écrire une et de se construire une identité, une culture et un sentiment d'appartenance. L'expression de la mémoire des opprimé-e-s est nécessaire pour établir la reconnaissance de l'oppression et donc une possible justice. Elle est donc nécessaire pour retrouver la conscience de nous-mêmes et construire notre camp. Mais le rapport mémoriel à notre histoire n'est pas suffisant pour permettre à notre camp d'avancer.

Un choix de facilité ?

Lorsque la mémoire devient nostalgie, elle gagne en prégnance, en force, qu'elle tire de la tranquillité qu'elle procure. En plaçant le passé uniquement sous l'angle passionnel, elle empêche la rationalité de s'exercer sur celui-ci. La nostalgie est, à la manière du conspirationnisme, une manière d'apporter des réponses simples à des questions et des phénomènes complexes. Les mutations du capitalisme et nos reculs rendent nos certitudes incertaines. La nostalgie permet de se réfugier dans un passé qui a l'avantage d'être rassurant car connu, contrairement au futur, qui est incertain par essence. Il est devenu difficile de se projeter dans des utopies après de nombreuses déceptions et trahisons, ce qui facilite la progression du mal nostalgique.

Idéaliser nos victoires et nos défaites, notre passé, nous évite en effet une remise en question, un regard critique sur les idéologies et les pratiques qui président à nos actions aujourd'hui. Il est plus facile de glorifier la génie, la chance, la conscience de classe et les circonstances qui auraient permis le surgissement des dominé-e-s sur la scène de l'histoire plutôt que d'en tirer les leçons et les remises en questions qui permettraient de comprendre notre repli actuel. Regarder ce que nous considérons comme nos moments de gloire nous permet d'éviter de se poser les questions qui fâchent comme savoir ce qui provoque le repli de nos forces. Cela nous empêche aussi de voir nos atouts et nos progrès, qu'ils soient tactiques ou idéologiques.

Conclusion

Se remémorer notre passé ne doit pas nous pousser à l'idéaliser. Reconnaissons nous dans ces luttes et leurs aspirations. Reconnaissons aussi leurs limites idéologiques, tactiques et stratégique. Faisons l'histoire de notre mémoire. Certes fut une époque où les classes populaires étaient plus mobilisées, obtenaient des droits plutôt que d'en perdre, mais cela se faisait-il sur des bases qui nous satisferaient pleinement aujourd'hui ? Serions-nous prêts à nous battre pour un modèle productiviste par exemple ?

« De défaites en défaites, jusqu'à la victoire » disait Mao. Chaque époque marque de son empreinte l'histoire des luttes. Que ce soit par ses avancées ou ses reculs. La marche de l'histoire ne se fait pas en ligne droite, ni de manière continue. Le meilleur hommage que nous pourrions rendre à celles et ceux qui nous ont précédé ce serait de faire vivre leurs idéaux. Plutot que de réver de la commune, faisons la vivre. Prenons Kobane un 19 juillet au lieu d'idéaliser le soulèvement de Barcelone en 36. Réfléchissons à une stratégie au lieu de regarder des images d'Epinal de Mai 36.

19 Juillet : jour de l'insurrection de Barcelone suite au coup d'Etat des généraux de franquistes. 
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