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 bureaucratie et dématérialisation

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Radinouk

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MessageSujet: bureaucratie et dématérialisation   Mar 2 Juin 2015 - 8:54

Je lance ici une auto-discussion sur bureaucratie et dématérialisation. Je me dis vers deux pages sur un tel article. Rien qu'en lisant la définition de Wikipédia, je prends conscience du fait que bureaucratie désigne en fait une forme d'organisation, et n'est pas une dérive ou un mot négatif. Ce dont on parle en général serait plutôt la bureaupathologie !!

"Une bureaucratie est une forme d'organisation du travail inventée par les Chinois, reprise en France par Louis XIV et Colbert sous le nom d'Admininistration perfectionnée par les Prussiens et analysée en 1920 et en Allemagne par Max Weber, puis dans les années soixante en France.



En tant que forme d'organisation du travail, la bureaucratie désigne une administration dont l'action est encadrée par le droit. Ses agents, les fonctionnaires, sont recrutés par examens ou concours, accomplissent une carrière, doivent obéissance à leur supérieur hiérarchique et travaillent dans un secteur spécialisé. Cette définition correspond au sens wébérien du concept de bureaucratie. Cette dernière apparaît ainsi comme la plus conforme au modèle de la rationalité légale, notamment parce qu'elle s'appuie sur des règles juridiques, permet une meilleure prévisibilité et repose sur un savoir précis.
C'est aussi une dérive de cette forme organisation mise en évidence par les sociologues des organisations. Ces derniers montrent en effet que le formalisme de la bureaucratie peut entraîner une lourdeur et une rigidité de l'action administrative, voire une monopolisation du pouvoir au profit des seuls intérêts des bureaucrates.

On parle alors de bureaupathologie."


Sur la dématérialisation, de nombreux exemples :

Accès dossier à la préf, CPAM, Impôts, (qui propose désormais de ne plus envoyer ni déclaration, ni fiche d'impôt !!), fac avec une partie interne pour tout le monde où se trouve notes, boite mail intégré...)
- Avantages ? Pas besoin d'entasser les papiers chez soi ? Pas besoin de se déplacer à la poste, à la biblio pour renouveler bouquins = gain de temps ? mais grosses personnes. est-ce que la dématérialisation crée une société de gros ? (HS)

Phénomène général dans la société.

- Désavantages : démultiplications des mots de passes et infos à avoir dans la tête. Au lieu d'avoir une lettre papier qui vous prévient, vous devez penser vous-mêmes à tout. Difficulté de compréhension de l'internet/ordinateur, pas d'interface humaine qui peut être plus souple...
suppression de personnel et changement des métiers. Maintenant il faut plus d'informaticien-ne-s.
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Radinouk

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MessageSujet: Re: bureaucratie et dématérialisation   Mar 2 Juin 2015 - 9:33

http://trivium.revues.org/3831

Hubert Treiler

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Pour représenter les liens réciproques qui unissent l’État et la bureaucratie modernes, il semble que nous puissions prendre comme point de départ cette définition de l’État datant de la dernière période de l’existence et du travail de Weber, que l’on peut lire dans les Concepts fondamentaux de la sociologie : « Nous entendons par État une entreprise politique de caractère institutionnel [politischer Anstaltssbetrieb] lorsque et tant que sa direction administrative revendique avec succès, dans l’application des règlements, le monopole de la contrainte physique légitime. »

Plusieurs raisons plaident en faveur du choix de cette définition ; la principale est le fait que les caractéristiques qui y sont exposées ne permettent pas seulement d’étudier les principales dimensions du concept wébérien de l’État, mais aussi et simultanément d’établir un lien étroit avec la bureaucratie (direction administrative). C’est surtout la caractéristique de l’entreprise à caractère institutionnel ou de l’institution (auquel Weber accorde une attention particulière dans son texte sur les catégories, dans sa sociologie du droit et dans les Concepts fondamentaux de la sociologie) qui justifie le choix en faveur de la définition de l’État que nous avons citée. D’une part, le concept d’institution, avec la caractéristique des ordres statutaires octroyés comme point final d’une évolution que Weber a résumée en une phrase dans la Sociologie du droit, évolution qui, dans le § 2 de la Sociologie du droit, est aussi désignée comme un processus juridique de rationalisation, ce qui associe la définition de l’État citée plus haut au théorème de la rationalisation chez Weber. D’autre part, en faisant appel à un concept juridique exact pour l’examen sociologique, Weber met en œuvre l’annonce qu’il avait faite d’un point de vue méthodologique et selon laquelle « au cours de l’étude de l’activité réelle qui manifeste partout de constantes transitions entre les cas “typiques” », la sociologie doit inévitablement « très souvent utiliser les expressions rigoureuses (parce que fondées sur une interprétation syllogistique des normes) du droit, quitte à leur substituer par la suite son propre sens, radicalement différent du sens juridique ». Mais c’est précisément là que le concept sociologique d’institution (dans les Concepts fondamentaux de la sociologie comme dans l’essai sur les catégories de ce que l’on appelle la Théorie de la science) met en avant ces caractéristiques propres au concept d’institution dans les sciences du droit, ce qui pose de singulières difficultés à un mode d’observation sociologique orienté vers « l’État » pour laquelle l’expression « État » ne désigne que le « déroulement d’une activité humaine d’une espèce particulière », même si la notion sociologique d’institution – au sens de l’existence « de règlements rationnels établis par des hommes et [d’]un appareil de contrainte conçu comme un élément contribuant à déterminer l’activité » – ne néglige pas totalement le niveau de l’action. Si cette dimension du niveau de l’action avait été intégrée à la réflexion, la réception du modèle wébérien de la bureaucratie par la sociologie de l’organisation américaine (mais aussi par les représentants de l’enseignement de la gestion en Allemagne) aurait été différente. Sur le plan conceptuel et systématique, cela a été interprété de manière convaincante comme un rétrécissement de la vision – la proximité du concept wébérien d’institution avec la théorie de l’institution de l’État sur la ligne de l’école Gerber / Laband, comme avec la théorie de l’institution relevant du droit public chez Otto Mayer, avec une conception de l’État autoritaire et monarchique, centrée sur le pouvoir, influence de manière non négligeable la conception que Weber a de l’État. Cela, se révèle donc avantageux dans la mesure où cette conception liée au pouvoir fait apparaître l’appareil bureaucratique comme une dimension de la sociologie de l’État. À cette restriction du regard au niveau conceptuel et systématique, due à un emprunt à la terminologie juridique, on peut cependant opposer un élargissement de la vision lourd de conséquences, dû à la volonté de Weber de ramener des entités collectives comme « l’État » au niveau de l’activité d’individus, activité orientée par un sens, en tenant compte du fait que l’on associe à ce type de structures collectives des représentations très précises que les individus prennent comme points de repère et auxquelles ils réagissent, le cas échéant, par un comportement adéquat. Si l’on suit ce mode d’observation de Weber (qu’il faut toujours intégrer à la réflexion) qui conçoit « l’État » comme un « complexe spécifique d’activité commune accomplie par des hommes », alors les conceptions postmodernes qui voient dans « l’État » une « structure polycentrique » ou le font dissoudre dans des réseaux politiques se rapprochent de manière extrêmement surprenante de Weber, ce Weber dont les conceptions sur la « bureaucratie moderne » sont qualifiées de « dépassées » ou ne correspondant plus à des conditions d’environnement transformées.

II

Nous présenterons brièvement dans ce chapitre les principales caractéristiques de la définition que nous avons exposée en introduction, en nous efforçant tout particulièrement de faire apparaître les liens qui rattachent ces grands traits mais aussi d’arriver à une présentation de la bureaucratie comme forme de domination spécifiquement moderne, dont la genèse ne découle pas seulement de certaines conditions déterminées mais constitue aussi pour Weber « le germe de l’État occidental moderne ».

1) Lorsque Weber décrit l’État comme une « entreprise institutionnelle politique », l’association des mots « institution » et « entreprise » vise dans un premier temps la durée et la continuité ; simultanément, le caractère d’entreprise de l’État moderne renvoie au fait qu’« au fond, sa nature est parfaitement identique » à celle de la fabrique et, pour ce qui concerne le « rapport de domination » existant dans chaque cas « au sein de l’entreprise », présente un autre point commun structurel dans la « concentration des moyens objectifs de l’entreprise » entre les mains de l’entrepreneur ou du « maître politique ». Pour caractériser plus précisément la notion d’institution, dont les caractères, nous l’avons déjà signalé, sont empruntés à l’économie conceptuelle juridique de cette époque, on fait appel aux éléments de définition, pas tout à fait identiques, présentés dans l’essai sur les catégories et dans les Concepts fondamentaux de la sociologie. L’institution, en tant que forme de socialisation constituée sous forme d’action, se distingue – selon les principes des Concepts fondamentaux – par une cohésion régulée (vers l’extérieur) de manière rationnelle, ainsi que par des ordres dotés d’un statut rationnel qui sont octroyés à la personne soumise au pouvoir de l’institution (« participants contraints »), c’est-à-dire imposés « sur la base de “l’expectation que suscite l’accord” ». Le caractère de domination et de contrainte est certes déjà intégré au concept de l’octroi, mais ce n’est que dans la définition de l’institution développée dans l’essai sur les catégories que Weber le fait expressément. La définition a explicitement recours à la caractéristique de « l’appareil de contrainte » et il note à son propos que celui-ci codéterminerait de fait l’action de ceux qui sont soumis au pouvoir de l’octroi. L’attribut « politique » ajouté à l’entreprise institutionnelle renvoie lui aussi à l’aspect de la « violence » ou de la « domination », sans l’aide desquels on ne pourrait définir le « caractère politique d’un groupement ».

On a déjà attiré l’attention sur le fait que la caractéristique des règlements statutaires respectant une rationalité (avec finalité) caractérise aussi le point final d’une évolution à laquelle est soumis le théorème de rationalisation de Weber. Ainsi, les distinctions conceptuelles entreprises dans l’essai sur les catégories (activité communautaire, associative et sociales, d’un côté, action de groupement et d’institution de l’autre) ne constituent donc pas seulement une structure de relation logique, mais renvoient aussi simultanément à une relation qui évolue au cours de l’histoire et qui « exprime le degré spécifique du potentiel social de rationalisation qu’ils recèlent ».

(2) En nommant explicitement la direction administrative dans cette définition de l’État, Weber se rattache aux définitions du groupement et de la domination, où il vise explicitement l’aspect de l’instauration par la force des ordres de groupement ainsi que le caractère de domination qui s’attache à une relation sociale fermée vers l’extérieur. Lorsqu’il attire précisément l’attention sur le fait que les membres de la direction administrative se distinguent par une attitude interne spécifique face à la « direction du groupement », ce sont les hypothèses fondamentales de la sociologie wébérienne de la domination qui entrent en jeu. Il est facile de les découvrir si l’on considère les réflexions de Weber sur la sociologie de la domination comme une réponse à la question de Hume : « Why are the many governed by the few ?» On voit que la domination du petit nombre sur le grand nombre repose sur leur capacité supérieure d’organisation, qui consiste notamment dans l’édification d’une direction administrative et dans la aptitude à en disposer ; mais elle tient aussi au fait qu’ils sont capables d’éveiller et de maintenir la foi dans la légitimité (Rechtmäßigkeit) de leur domination – en premier lieu auprès des membres de la direction administrative, mais aussi chez les dominés. S’il s’ajoute, au pilier extérieur d’une domination (c’est-à-dire à une direction administrative), des motifs de justification internes, celle-ci se révèle incomparablement plus stable qu’une domination qui n’est pas capable d’honorer sa prétention à la légitimité.

(3) Avec la caractéristique, particulièrement mise en valeur, du monopole de la contrainte physique légitime pour la mise en œuvre des organisations, Weber souligne une nouvelle fois que « l’État moderne » (tout comme les groupements politiques ou les communautés politiques qui le précèdent historiquement) est un « rapport de domination de l’homme sur l’homme » étayé sur le moyen « de la violence [Gewaltsamkeit] », ceux qui sont soumis à la domination considérant l’utilisation de la violence comme « légitime ». Il faut appeler, avec Hermes, que Weber ramène au charisme militaire le monopole (légitime) de la violence et la compétence (légitime) à édicter des statuts. Lorsque tous deux– monopole de la violence et capacité d’établir un statut – sont donnés, le groupement politique devient État, qui garantit la validité de ses organisations statutaires en mettant en œuvre la violence légitime. Cela renvoie simultanément à la fonction créatrice d’ordre exercée par la violence, de la même manière que tout ordre social engendré par la force a besoin de la force pour limiter sa force. « Tout projet d’ordre est soumis à ce cercle vicieux de la maîtrise de la force : l’organisation sociale est une condition nécessaire de l’endiguement de la force – la force est une condition nécessaire du maintien de l’organisation sociale. » Pour l’État moderne, il est aussi caractéristique, dans le contexte de la question que nous venons de soulever à propos des limites que l’on doit apporter à la force institutionnalisée, qu’il n’existe de « violence “légitime” que dans la mesure où l’ordre étatique la permet ou la prescrit ». L’État moderne est ainsi un État de droit, ce que Weber souligne par la formule selon laquelle « aujourd’hui, la contrainte juridique par la force est le monopole de l’institution du droit ». Puisque Weber parle de « droit » lorsque les ordres statutaires sont garantis de l’extérieur par la force (direction contraignante), et qu’il parle, en cas « d’existence factuelle d’une […] force (de commandement), si les commandements de celle-ci sont aussi respectés dans les faits, d’une domination, qui, pour sa part, est en quête de légitimité, la domination et le droit sont, du point de vue catégoriel, liés l’un à l’autre par le biais de la légitimité. Si, en outre, le concept de domination n’a pas pour seul but le respect effectif d’un commandement, mais exige que les dominés fassent « du contenu du commandement, au nom du commandement lui-même, la maxime de leur activité » et l’acceptent comme « norme en vigueur », ce n’est pas seulement de cette manière une acceptation générale du rapport de domination (« petite légitimité »), qui est postulée, mais aussi une compréhension, telle qu’elle s’exprime en particulier dans la notion de « présentation de la norme » dans l’essai sur Stammler et dans le « concept de validité » de l’essai ou du fragment de texte Die Wirtschaft und die Ordnungen. Dans cette optique, les commandements indiquant l’exercice de la domination apparaissent comme des « maximes », dans le sens de « règles » considérées comme « obligatoires ou exemplaires » et qui font office de « motifs de détermination factuels de l’activité humaine réelle ». Selon Weber, conformément au concept de validité, y sont associés un « devoir » ou « l’idée d’une obligation » qui agit durablement sur ces « motifs de détermination » et augmente ainsi la probabilité d’orientation sur des « maximes que l’on peut expliciter » (sur des « ordres » statutaires ou sur le « droit ») et, pour finir, sur leur respect. On peut donc affirmer que « le groupement politique n’est pas seulement le domaine de validité empirique de commandements “acceptés” de manière normative (= domination) mais aussi le domaine d’action empirique de normes garanties par la contrainte (= droit) ».

Comme toute direction administrative, la bureaucratie moderne se distingue par le fait « qu’un cercle de personnes […] habitué à obéir aux ordres de chefs se tient en permanence à disposition et se répartit l’exercice de ces pouvoirs de commandement et de contrainte qui servent au maintien de la domination (“organisation”) ». Ce qui vaut pour les dominés s’applique tout particulièrement aux bureaucrates : s’ils obéissent aux ordres, c’est notamment parce que « la “validité” (de ce) pouvoir de commandement » s’inspire de l’idée de l’existence d’un ordre considéré comme « obligatoire et exemplaire » (« légitime ») c’est-à-dire, dans le cas de l’État moderne, d’un ordre (de droit) posé de manière statutaire et rationnelle, et auquel sont aussi soumis les dominants eux-mêmes. Cela apparaît aussi dans l’activité administrative des bureaucrates qui satisfont au « devoir objectif de leur fonction » et « “sans considération de personne” exercent de manière rigoureusement formaliste, en fonction de règles rationnelles – et, lorsque celles-ci font défaut, en fonction de points de vue liés à la fonctionnalité concrète » -les affaires liées à leurs fonctions. Pour cette raison, dans le quotidien de l’administration, pour autant que celle-ci se rapproche du type de la domination légale, la violence, comme moyen de domination, est remplacée par le procédé juridique, bureaucratique, et devient par là-même « invisible ».

Dans sa critique d’une lecture, représentée par Renate Mayntz, du type de bureaucratie wébérien, Tyrell indique « que l’activité bureaucratique en tant que telle, dès lors qu’elle est, de manière primaire, “programmée sous forme conditionnelle”, ne procède pas de manière typique en fonction de la rationalité de la finalité ». La programmation conditionnelle, dans l’esprit d’une succession de conditions et de conséquences, n’est pas seulement le code résumant la succession de l’ordre et de l’obéissance, mais aussi la succession prescrite de l’état de fait et de la conséquence juridique. C’est pourquoi Weber utilise, et ce n’est pas par hasard, l’image de « l’automate du droit », qui s’applique certes au juge, mais est également utilisable pour le fonctionnaire de l’administration, automate « dans lequel on insère, en haut, le fait et ses coûts, afin qu’il recrache en bas le verdict et les motifs ». L’image de distributeur de droit ou d’articles de lois fait penser aux juristes de l’administration formés à l’université, tel que les a notamment produits l’Allemagne. Elle vise aussi le « spécialiste humainement impartial, et donc rigoureusement “objectif” » qui décide selon des « règles calculables » universelles et qu’il faut ainsi considérer interchangeable par principe, parce que n’importe quel fonctionnaire formé dans sa discipline fonctionne de la même manière, d’autant plus que le formalisme s’inscrit « dans l’essence de toute formation juridique, y compris celle des juges et des fonctionnaires d’administration, si l’on ne veut pas cultiver l’arbitraire ». L’image du distributeur de paraphes, appliqué à la bureaucratie moderne, se rapporte toutefois aussi au « “fonctionnement” précis, univoque, linéaire, toujours lié à des règles et donc prévisible de l’exécution bureaucratique des […] affaires administratives ; c’est la raison pour laquelle Weber conserve aussi l’ancienne métaphore de la machine ou de la mécanisation. La mécanisation, dans ce contexte, renvoie moins à « l’uniformité de l’activité commandée » qu’au « dressage mécanisé et à l’insertion de l’individu dans un mécanisme auquel il ne peut échapper et qui le force à “suivre” » –à la fois en tant que cause et conséquence de la discipline, dont, aux yeux de Weber, la bureaucratie passe pour « l’enfant le plus rationnel », notamment en raison de son « “objectivité” imperturbable », ce qui la rend en même temps vulnérable à la tentation de se mettre « à la disposition de tout pouvoir » qui réclame son service. À l’inverse, la machine bureaucratique, comme n’importe quelle autre, engendre également des contraintes d’adaptation d’une nature particulière, aussi bien chez les bureaucrates eux-mêmes que chez ceux qui dépendent de leurs prestations, notamment dans le domaine de la prévoyance. Ceci est aussi favorisé par « l’inclination des fonctionnaires à traiter dans un sens matériel et utilitaire les tâches d’administration qui sont les leurs au service du bonheur des administrés », tâches qui répondent aux revendications des catégories défavorisées. D’une manière générale, la bureaucratie peut perdre son caractère instrumental de « servante de la politique » et gagner en autonomie, dans la mesure où elle parvient à se soustraire à la prétention de la politique à diriger, en s’appuyant sur ses connaissances spécialisées et fonctionnelles par principe supérieures. Cela dit, la bureaucratie moderne se distingue justement par une série de mesures préventives qui visent toutes à assurer son caractère instrumental : les fonctionnaires sont ainsi avant tout coupés des moyens d’administration et ne peuvent prétendre à être propriétaires de leurs fonctions. Il faut toujours se rappeler que Weber adopte une attitude ambivalente à l’égard de la bureaucratie moderne. D’une part, il accorde à la domination rationnelle légale (dont la bureaucratie serait le type le plus pur) la capacité « de principe de transformer et de varier ses règles ». Cette aptitude place l’État moderne en situation de maintenir l’appareil bureaucratique flexible et adaptable dans des conditions générales en changement – ce qui est du reste aussi l’une des conditions pour que l’État en formation puisse se libérer des liens du traditionalisme. D’autre part, Weber parle également des stratégies opposées des bureaucrates, visant à défendre leurs acquis et à refuser d’apprendre, dont de nombreuses études empiriques sur la bureaucratie ont depuis démontré l’existence « dans une prétendue réfutation de Weber ». La revalorisation de la rationalité matérielle que l’on peut observer en même temps est à la fois la cause et la conséquence d’une autonomisation de la bureaucratie, qui – dans la mesure où sa rationalité formelle s’absolutise – retombe dans des modèles pré-rationnels. Cela ne semble donc pas être un hasard si la bureaucratie de Kafka, qui présente ce type de traits « absolutistes », répond ne serait-ce que pour cette raison aux caractéristiques traditionnelles de la bureaucratie patrimoniale ou si des organisations bureaucratiques (administration des cadres) de l’ancien bloc de l’Est ont plutôt été considérées à la lumière du type de la bureaucratie traditionnelle. L’image kafkaïenne de la bureaucratie comme appareil technique ayant tendance à « intégrer toujours plus largement des aspects de notre existence autrefois […] gérés de manière libre et naturelle, à les aspirer dans ses chambres, casiers et sous-casiers » est facilement compatible avec les visions qu’avaient Alfred et Max Weber d’une machine bureaucratique que l’on croit capable, dans certaines conditions, « de fabriquer l’habitacle de [la] servitude des temps futurs ». Pareille « égyptisation de la société » menée de manière rationnelle semble pour Weber se situer dans le domaine du possible dans la mesure où pour les sujets devenus « hommes d’ordre », « une administration aux mains de fonctionnaires, une administration et une intendance bonnes du point de vue technique, autrement dit rationnelles, [sera] l’unique et ultime valeur [qui] décidera de la manière dont leurs affaires doivent être menées ».

Outre les conséquences de la bureaucratisation que nous venons brièvement d’aborder, Weber traite avant tout des conditions de sa genèse et de ses tendances à la propagation. La bureaucratie comme phénomène moderne est apparue en Occident en même temps qu’une économie monétaire et qu’un capitalisme en formation, lequel avait intérêt à obtenir la sécurité du droit et la prévisibilité, deux qualités qui favorisent à leur tour ce capitalisme et que la rationalité formelle de la bureaucratie et du système de droit (qui lui correspond) est le mieux à même de garantir. La création d’armées permanentes (sur le continent) et l’administration fiscale nécessaire à leur financement ont tenu une part considérable dans la construction et l’extension d’un appareil moderne d’administration et de fonctionnaires, une technique avancée dans le domaine de l’information et des transports et, d’une manière générale, l’extension quantitative et qualitative considérable des missions de l’État, notamment dans le domaine de la « prévoyance ». Selon Weber, la bureaucratie moderne doit son triomphe à sa supériorité technique sur des formes pré-modernes de l’administration, ou des formes d’exercice honorifique de celle-ci. La « bureaucratisation universelle et inéluctable » ne concerne pas seulement des entités, comme les partis (de masse) et les administrations locales, mais aussi des pays comme l’Amérique qui, jusqu’alors, ne connaissaient pas de corps de fonctionnaires formés et professionnels. Dans ce contexte, Weber parle même d’une « européanisation de l’Amérique » ; il estime que toute « démocratie d’un grand État », y compris donc la démocratie américaine, se développera pour devenir une « démocratie bureaucratisée » ‑ de la même manière que le « socialisme rationnel », en tant qu’« “alternative technique” au “capitalisme rationnel”», ne représente qu’un surcroît de bureaucratie.

III

Le modèle de bureaucratie souvent cité de Weber, et pour la construction duquel il a utilisé des publications sur la bureaucratie prussienne, présente les caractéristiques suivantes :
[list=listlevel1WW8Num11]
[*]Les affaires administratives sont organisées « à la manière d’une entreprise », elles sont exécutées de manière linéaire et selon des règles fixes. La direction administrative s’accomplit selon des règles abstraites (« statutaires ») qui rendent l’action administrative impersonnelle, mais plus calculable ;
[*]es affaires administratives sont organisées selon le principe de la division du travail, selon des compétences fixes qui
[*]sont intégrées dans une hiérarchie administrative ;
[*]les moyens de l’administration et du fonctionnement ne sont pas la propriété personnelle des bureaucrates,
[*]et le détenteur d’une fonction ne peut pas se l’approprier.
[*]Le principe en vigueur est celui de l’archivage des dossiers [Aktenmäßigkeit] (règle de l’écrit).
[*]Les membres d’une direction administrative ainsi caractérisée n’obéissent qu’aux devoirs de leur charge et sont soumis à une discipline administrative et à des contrôles rigoureux et homogènes. Ils sont recrutés sur la base d’une qualification professionnelle qui suppose une formation particulière et qui est attestée par des examens (diplômes). Le fonctionnaire spécialisé exerçant sa fonction comme profession principale est nommé, et employé par contrat ; il est tenu à une obligation de fidélité envers sa fonction, dont la signification est soulignée par des particularités analogues à des privilèges : un poste garanti à vie, un dédommagement prenant la forme d’un traitement, la perspective d’une carrière en fonction de l’ancienneté ainsi que la perspective d’une assurance vieillesse (pension).
[/list]

 Les caractéristiques énumérées ici composent une construction idéaltypique. Il s’agit donc d’une formation de pensée de nature heuristique. On néglige souvent cet aspect, peut-être aussi parce que les propos de Weber sur la bureaucratie moderne ont, dans la partie ancienne de la sociologie de la domination et dans ses textes politiques, plutôt un caractère descriptif, des « analyses historiques et structurelles » s’y mêlant aux « perspectives sociales globales et internes à l’organisation ». Si l’on accepte que l’idéaltype est au service d’un intérêt heuristique concret, cette construction devient un instrument (de connaissance). Cela devient clair si l’on se rappelle que l’organisation rationnelle de l’administration et du travail sont pour Weber des structures centrales de la civilisation occidentale moderne. La rationalisation formelle et l’existence d’un type d’homme spécialisé renvoient à une objectivation de la domination des hommes sur les hommes, qui représente quant à elle la spécificité d’une « culture » centrée sur la « maîtrise du monde » et non sur « l’adaptation au monde » (perspective de comparaison historique et perspective sociale globale). En ce sens, il existe un lien manifeste avec la théorie wébérienne de la rationalisation, à laquelle se rapportent, il est vrai, aussi bien sa sociologie de la domination que son modèle de bureaucratie. Si l’on se réfère à la problématique que Weber a formulée dans son « Avant-propos » :

« Quel enchaînement de circonstances a conduit à ce que l’Occident précisément, et lui seul, ait vu apparaître sur son sol des phénomènes culturels qui se sont inscrits dans une direction de développement qui a revêtu […] une signification et une validité universelles »,

et si l’on se rappelle que Weber compte au nombre de ces phénomènes culturels, entre autres, les fonctionnaires spécialisés, l’administration moderne (rationnelle) et l’État moderne, on pourrait parfaitement comprendre que si l’on désire traiter la problématique mentionnée plus haut en tenant compte du phénomène de civilisation qu’est la bureaucratie moderne, il faut mener entre autres une analyse à orientation comparative de la bureaucratie moderne et des formes pré-modernes de l’activité administrative, et l’on a besoin pour cela d’instruments appropriés qui permettent de démontrer la différence postulée du niveau de rationalité. Dans cette mesure, le modèle de la bureaucratie représente le type de bureaucratie rationnelle auquel on oppose, sous forme comparative (perspective structurelle), une forme pré-rationnelle (patrimoniale) de la bureaucratie ou des types alternatifs du point de vue structurel (comme l’administration par les notables), afin de pouvoir classer des formes historiquement existantes de l’activité rationnelle dans la catégorie du plutôt rationnel ou du plutôt non-rationnel. Comme pour toute comparaison, on augmente le gain de connaissances, mais les propos ainsi obtenus ne peuvent pas être absolutisés, comme c’est assez souvent le cas dans l’utilisation de la citation qui suit. La « supériorité » de la bureaucratie moderne est en quelque sorte relativisée d’elle-même par la comparaison :

« Un mécanisme bureaucratique pleinement développé se comporte à leur égard [c’est-à-dire à l’égard des autres formes, N.d.l.A.] exactement comme une machine à l’égard des types non mécaniques de production de biens. Précision, rapidité, univocité, principe de l’archivage, linéarité, discrétion, homogénéité, subordination rigoureuse, économies de frictions, de coûts objectifs et personnels sont portés à l’optimum dans le cas d’une administration rigoureusement bureaucratique, et spécifiquement : monocratique, exercée par des fonctionnaires individuels, par rapport à toutes les formes d’exercice collégial, honorifique ou comme activité secondaire. »

Si le patrimonialisme politique fonctionne comme type contrastant au niveau de la perspective structurelle, il peut aussi servir de point de départ pour un mode d’observation historique pratiqué à la lumière de la théorie de la rationalisation et qui, de manière analogue à la problématique formulée par Weber dans son « Avant-propos », s’interroge sur l’enchaînement de circonstances grâce auquel l’État patrimonial a pu bénéficier, en Occident, d’opportunités pour devenir un État rationnel109. Sur la base de la partie ancienne de la sociologie de la domination, de celle des travaux consacrés par Weber à « l’éthique économique des religions universelles » et à l’aide de « séries de concepts idéaltypiques 110» de types fondamentaux traditionnels ou de types de formes particulières (ville, hiérocratie), on peut reconstituer des stades d’évolution idéaltypiques de la patrimonialisation en Occident, par contraste avec des stades d’évolution dans les empires moyen-orientaux111, afin de faire comprendre ainsi la vraisemblance de l’invraisemblable : la formation moderne de l’État112. Un double rôle semble échoir aux « séries de concepts idéaltypiques ». D’une part, elles servent à comprendre le matériau historique à traiter ; d’autre part, on peut grâce à elles et à des fins heuristiques construire des « évolutions » sur le plan de l’idéaltype113. Il s’agit d’un procédé recevable, selon Weber, pour autant que l’on ne mélange pas « théorie et histoire », que l’on ne les « confonde pas » et a fortiori que l’on ne combine pas « la construction idéale d’un développement et la classification conceptuelle d’idéaltypes de certaines structures culturelles […] en une classification génétique » et que la « série des types qui en résulte » n’apparaisse pas comme une « succession historique de types obéissant à la nécessité d’une loi »114.

On devrait à présent avoir clairement compris que le modèle de bureaucratie de Weber est construit en fonction de la problématique qui l’intéresse particulièrement au sein des sciences de la culture : celle de la rationalité spécifique à l’Occident115, qui est caractérisée par une série de phénomènes culturels propres à celui-ci. Ne pas en tenir compte conduit à des malentendus et des erreurs d’interprétation. Il arrive assez fréquemment que le modèle bureaucratique soit aussi présenté comme une description exacte de la « réalité », parce que certains de ses caractères permettent de décrire les structures d’organisation de l’administration publique ou des principes traditionnels de la fonction publique professionnelle. C’est méconnaître la fonction de l’idéaltype, comme aussi son application prescriptive dans l’esprit d’un modèle de la manière dont il faudrait modeler certaines organisations. Ce qui, en revanche, correspond à la fonction de l’idéaltype, c’est la procédure proposée pour le travail historique proprement dit, et que Weber lui-même a toujours respectée : « déterminer (dans chaque cas particulier) combien la réalité se rapproche ou s’écarte de ce tableau idéal »116. On pourrait citer comme exemple, en portant son regard vers les États-Unis d’une part, l’élection des fonctionnaires par les dominés117, d’autre part l’affirmation selon laquelle, en Prusse, la noblesse est parvenue « à affirmer sa position dominante et à désactiver les règles d’une carrière et d’une promotion au mérite »118, ce qui conduit, dans les deux cas, à entreprendre des coupes dans le niveau de rationalité posé comme aune par l’idéaltype. D’une manière générale, il faut accepter l’idée que des phénomènes tels que la « bureaucratie coopérative », qui ne règne pas mais négocie, doivent être considérés comme un « passage à l’irrationnel »119 dans le cadre de référence fixé par Weber, ne serait-ce qu’en raison de la logique de construction qui caractérise le processus de rationalisation, et même si les négociations satisfont pour leur part aux critères de rationalité.

IV

Bien que Weber oriente sa typologie de la domination en fonction de certaines « différences de base dans les fondements généraux de la validité de la domination » (légitimité), il se concentre, dans ses plus anciennes études de sociologie de la domination, sur les piliers extérieurs de celle-ci, c’est-à-dire sur la question de l’organisation et du mode de fonctionnement de la domination. Cela concerne en premier lieu le rapport entre le seigneur et la direction administrative, c’est-à-dire entre la direction politique et l’appareil bureaucratique, une thématique dans laquelle les dominés tiennent un rôle marginal. La place centrale est tenue par conséquent par le secteur de réalité constitué par les confrontations entre le seigneur et la direction (« lutte ») pour l’appropriation ou l’expropriation des pouvoirs de domination ou des moyens administratifs, ce qui, en raison de l’issue par principe incertaine de cette « lutte de pouvoir », permet de tenir compte de la catégorie de la contingence, hautement significative pour la compréhension que Weber a de l’évolution historique.

Lorsqu’il aborde la bureaucratie moderne, Weber discute du rapport tendu entre la politique (direction politique) et l’administration suivant trois thématiques principales. Le cas idéal de la (1) domination par le biais d’une direction administrative bureaucratique dans laquelle l’appareil a un caractère purement instrumental, peut, dans le quotidien administratif et sous certaines conditions, se muter en une (2) domination de la direction administrative, ou en une domination du corps des fonctionnaires dans laquelle l’appareil bureaucratique a pris son autonomie à l’égard de la direction politique. Enfin, il existe (3) une domination des fonctionnaires dans laquelle la direction politique n’est pas entre les mains de politiciens professionnels traditionnels122 montrant « passion, sentiment de responsabilité et sens de la mesure »123, mais entre celles de fonctionnaires qui ne se préoccupent pas de politique ou de lutte pour le pouvoir124.

Parmi les conditions structurelles qui aident à assurer le primat de la politique, on trouve la séparation, constamment mise en relief par Weber, entre l’administration et les moyens objectifs de fonctionnement et d’administration. Pour ne pas se livrer entièrement à la supériorité des connaissances spécialisées et liées au service, le « dilettante » au pouvoir invente la solution de la formation d’une direction (Stabsbildung)125, c’est-à-dire du contrôle des experts par des experts (issus de l’organisation fonctionnelle), ce qui entraîne un conflit permanent entre spécialistes et généralistes. Il y a plus important encore que ce type de contrôle : les précautions et mesures institutionnelles à l’aide desquelles on peut réduire la supériorité dont dispose la bureaucratie sur le parlement en matière de connaissance, ou dont celui-ci reçoit des possibilités de contrôle efficaces sur l’administration126. Concrètement, Weber pense à l’institution de commissions parlementaires efficientes et à l’introduction du droit d’enquête127 ; d’une manière tout à fait générale, il juge nécessaire une progression de la parlementarisation et de la démocratisation (pour prévenir aussi une domination des fonctionnaires).

Même si, dans la bureaucratie moderne, il y a une séparation entre les fonctionnaires, d’un côté, les fonctions et les moyens d’administration de l’autre, même si les fonctionnaires sont recrutés selon des critères objectifs (qualification spécialisée), une bureaucratie revendiquant ses connaissances sur ses domaines de spécialisation, son service et ses procédures et se comportant ainsi en acteur politique, peut se dérober au contrôle exercé par l’exécutif et le parlement. Weber avait sous les yeux une évolution de ce type, avec l’exemple du constitutionnalisme fictif de la Prusse et de la Russie. Ce n’est pas seulement à la suite de son « entraînement et [de] sa scolarisation spécialisée et rationnelle128 » que la bureaucratie a acquis un caractère « inéluctable » sans précédent, d’autant plus que ses « formes irrationnelles » (bureaucraties patrimoniales), une fois établies, comptaient au nombre des « entités sociales les plus difficile à détruire »129. La question de l’influence qu’exerce une bureaucratie moderne formée à sa discipline et hautement spécialisée sur la politique a toujours été un thème de la recherche sur la bureaucratie130. Mais ce n’est que tout récemment que l’on a mené une tentative, aussi problématique soit-elle, pour étudier empiriquement le potentiel d’influence des bureaucraties ministérielles sur la politique (cabinet, direction de département ; parlement)131. Mentionnons-la malgré tout brièvement ici, parce que l’on y opère une tentative instructive de distinguer trois possibilités de prise d’influence. Dans la « phase de décision pré-politique », la bureaucratie a la possibilité ou bien de mettre elle-même certains thèmes à l’ordre du jour (fixation d’agenda ou « bureaucratic free enterprise »), ou bien d’influencer selon ses propres conceptions la mission assignée par la politique (interaction stratégique) ; de la même manière, dans la « phase post-politique » de la mise en œuvre, la possibilité de préciser les lois promulguées par des décrets d’application détaillés conformes à ses conceptions (drifting bureaucratique). Comme la recherche sur l’implémentation l’a suffisamment montré, l’administration exécutive a la possibilité d’interpréter ou de transformer à son gré la « volonté » du législateur132.

Weber a vécu de manière immédiate, sous la forme du Reich wilhelmien, la « domination des fonctionnaires », c’est-à-dire le fait que les positions politiques dominantes soient occupées par des fonctionnaires. On pouvait l’expliquer, pour l’essentiel, par un parlementarisme insuffisamment développé qui ne se prêtait pas à servir de plateforme au choix des chefs politiques, ainsi que par l’existence d’une bourgeoisie qui ne détenait pas « la volonté de pouvoir » et ne produisait pas une culture politique adaptée qui aurait pu être utile à la « profession de la politique »133. Parce que Weber, d’une manière générale, appelait de ses vœux une parlementarisation et en particulier un renforcement du parlement, ainsi qu’une abrogation de la clause d’incompatibilité de l’article 9 de la Constitution du Reich134, il discernait des facteurs décisifs dont on peut rendre responsable la proportion importante de fonctionnaires dans les positions politiques dirigeantes, et dont on peut aussi dire qu’ils ont été confirmés empiriquement. Comme l’a montré Lang pour la France et l’Allemagne (1871-2000), c’est-à-dire pour des pays dotés d’une tradition étatiste marquée, les membres du gouvernement se recrutaient plutôt dans l’administration lorsque la position du parlement était faible dans la structure de pouvoir de l’État135. En d’autres termes, « avec le pouvoir du parlement et des partis (monta) aussi la part des hommes politiques exerçant des fonctions exécutives, qui provenaient de leur milieu »136. Le « lien » étroit « entre la proportion élevée de fonctionnaires au sein du gouvernement et la clause d’incompatibilité »137 est en outre confirmé par des études empiriques et comparatives internationales138 et vaut tout particulièrement pour le Reich wilhelmien139. En Allemagne fédérale, une fonction ministérielle est compatible avec un siège au parlement, c’est même pratiquement la règle, de la même manière que le chancelier fédéral est élu par le parlement. Dans cette mesure, le parlement a gagné une importance considérable pour ce qui concerne le recrutement de membres du gouvernement, et à l’inverse « le passage de positions administratives d’élite vers la politique est extrêmement rare ».

C’est contre la « domination des fonctionnaires » et la « politique bureaucratique » qu’étaient orientées les revendications wébériennes142 – introduction du suffrage universel égal, parlementarisation – mais aussi sa proposition visant à faire élire les chefs politiques par plébiscite afin de faire contrepoids à une bureaucratie toute puissante dont il était convaincu du caractère inéluctable et de la capacité à survivre. Il se trouve cependant que c’est justement le concept wébérien de la domination charismatique des chefs que l’on n’a cessé de critiquer. Des interprètes éminents de Weber, comme Wolfgang J. Mommsen, ont même jadis affirmé qu’il avait contribué à donner « au peuple allemand la volonté mentale d’acclamer un chef, et donc aussi, dans cette mesure, Adolf Hitler »143. On a cependant pu lire depuis, chez Mommsen, que « derrière la construction unilatérale et à maints égards trop accaparante de la “démocratie plébiscitaire du chef” [plebiszitäre Führerdemokratie] » se trouve « également le motif du maintien possible d’un ordre libre dans un monde qui tend à la pétrification »144. Mommsen s’est ainsi rapproché de la position de Breuer, pour lequel le « concept de la démocratie plébiscitaire des chefs ne se situe pas dans une continuité avec le national-socialisme, mais représente au contraire la tentative – aussi problématique soit-elle – de domestiquer les tendances charismatiques de la démocratie de masse moderne ». A l’encontre de la sociologie wébérienne de la domination dans sa formulation tardive, on peut cependant argumenter avec Mommsen que même si elle se donne encore pour « neutre » dans de vastes domaines, elle présente cependant des tonalités politiques qui reflètent effectivement les expériences contemporaines (phase de naissance de la République de Weimar), mais qui sont également issues de la philosophie pessimiste de l’histoire de Weber. Celle-ci est perceptible dans l’idée que seule une figure de chef dotée de charisme pourrait retenir, voire empêcher le remplacement ou l’étouffement de la politique par des objectifs et des routines dirigés par la bureaucratie.

V

Si l’on jette un regard sur la longue liste des textes consacrés au New Public Management (NPM), il semble que l’on ait assigné au modèle wébérien de bureaucratie le rôle de faire ressortir, comme un modèle contrastant, la supériorité et la contemporanéité du concept de NPM146. Ses caractéristiques sont pourtant aussi « étrangères à la réalité » que le modèle de bureaucratie idéaltypique de Weber, parce qu’elles restituent les intentions d’une philosophie de la réforme147. Si, en revanche, l’on fait appel à des études sur la recherche européenne, l’on a une opinion inverse sur la possibilité d’y intégrer Weber. Lepsius interprète ainsi les réflexions de Weber sur la bonne forme institutionnelle à donner à la relation entre parlement et gouvernement, entre bureaucratie et direction politique, entre efficience et démocratie à la fin de l’empire de Guillaume II, comme un programme d’analyse des institutions et de la politique des institutions148, qui peut aussi s’appliquer à la construction et à l’extension de l’Union Européenne. L’intérêt que Weber présente pour nous repose sur l’« actualité de ses problématiques » et sur la « base méthodologique de ses propositions pour une solution du problème »149. Le programme de Weber pour une réorganisation de l’Allemagne sur la base d’une théorie des institutions contenait des propositions en vue d’un ordre institutionnel dans lequel, d’une part, dans la mise en œuvre de certaines propriétés du système une domination du parlement pouvait fixer des limites à une domination de la bureaucratie et où, d’autre part, en cas de conflits d’intérêt, on garantissait la capacité de prendre une décision. Mais si l’on garantissait la pluralité des intérêts et l’acceptation des conflits, une « poursuite consistante et à long terme de valeurs spécifiques »150 semblait toutefois possible ; on devrait dès lors procéder de manière analogue pour le modelage de l’Union Européenne et se demander « quelles compétences devaient être confiées à quel organe, par le biais de quelles possibilités ces compétences devaient être contrôlées et les nouveaux ordres européens légitimés, et à quelles conséquences vraisemblables ces ordres devraient s’attendre. »151 Avec ce recours à Weber sur le plan de la théorie des institutions, mais aussi avec cette conception, qui se réfère elle aussi à lui, visant à considérer l’Union Européenne « sociologiquement comme un groupement de domination (européen et en devenir) »152, Lepsius a montré que l’on peut analyser l’Union Européenne en utilisant Weber, même si son modèle de bureaucratie ne correspond pas à la forme de direction administrative existante,laquelle se distingue par des « directions composées de fonctionnaires multinationaux engagés dans une coopération internationale durable » et disposant en outre de structures de communication et de coordination informelles particulières153. L’actualité de Weber tient avant tout à la question qu’il pose : celle des conditions structurelles complexes qui tendent à encourager une prise d’autonomie de ces groupements de fonctionnaires », augmentant ainsi considérablement les chances d’une « politique bureaucratique » (dans le sens d’une domination du corps des fonctionnaires) dans le quotidien de l’administration. Pour simplifier, on peut mentionner les suivantes conditions structurelles générales d’une « politique bureaucratique » dans le cadre de l’Union Européenne. Le premier niveau des commissaires (collège des commissaires), avec leurs cabinets (dotés d’une fonction de direction), a en dessous de lui un deuxième niveau de l’appareil d’administration et des fonctionnaires (directions générales ; services) que l’on peut décrire au mieux à l’aide de caractéristiques qui correspondent aux principes structurels traditionnels des organisations administratives bureaucratiques154. A un troisième niveau s’est formé, avec le nombre incalculable des commissions, une « bureaucratie parallèle »155 constituée de réseaux administratifs et d’instances interétatiques gérées par des fonctionnaires (« bureaucratie de fusion »)156 qui ne se plient pas aux structures bureaucratiques traditionnelles. Dans ces « réseaux horizontaux […], les représentants du gouvernement » sont au contraire « intégrés, avec la participation de groupements privés et d’experts, dans un cadre de contact et de communication délimité sur le plan institutionnel, continuel et largement informel, qui dissout la structure étatique traditionnelle des espaces de compétence échelonnés hiérarchiquement et présentant une imputabilité relativement transparente de la responsabilité et de la compétence »157. À ce troisième niveau, dans le passé comme aujourd’hui, est aussi accumulé le savoir spécialisé, de service et de procédure, c’est là que l’on « collecte et produit le savoir »158, d’autant plus que par le biais des « réseaux d’administration interétatiques » (Wessels) qui y sont disponibles, on peut faire appel aux stocks d’information des acteurs nationaux159, de telle sorte que cette « supériorité […] en matière de savoir » (Weber) permet une « politique bureaucratique » menée en bonne partie à l’écart du parlement :

« Échappant à peu près à l’observation du public, à l’ombre de tous les contrôles politiques et démocratiques, traversés par une “philosophie” (ou une idéologie) managériale et technocratique “de résolution des problèmes”, accessible aux pressions d’intérêts organisés, notamment néo-corporatistes, ce sont presque exclusivement des fonctionnaires et des “eurocrates”, avec la participation d’experts scientifiques discrètement cooptés au sein de petits aréopages informels et opaques, qui prennent les décisions sur des questions sociales et politiques de grande portée […] dans l’espace d’intégration européen. »

VI

Pour terminer cet aperçu consacré à « l’État et la bureaucratie » chez Weber, il faut rappeler avec Lepsius que la sociologie de Weber associe « l’activité sociale des acteurs à la structuration de la coordination de l’action et aux contextes du sens donné par ses orientations ». Selon Lepsius, on ne doit cependant pas considérer cette tridimensionnalité comme une « analyse à plusieurs niveaux » :

[center]« l’activité sociale se déroule au contraire “au niveau des acteurs” […], dans des contextes d’actions structurés et se référant à des valeurs ; le “niveau de la coordination de l’action” par des règles, des organisations, des groupements et des institutions se réfère toujours aux contextes qui apportent une légitimité au niveau du sens et à l’activité sociale d’acteurs ; le “niveau des valeurs culturelles” regroupe des combinaisons multiples d’idées de valeur dans une sélection extrêmement diverse, en tant qu’orientations de l’action et légitimations d’organisations. »

Dans cette mesure, Weber, avec ses concepts, veut appréhender des processus et non des entités collectives, raison pour laquelle on lit aussi dans l’essai sur les catégories, en termes concis et ramassés : « Pour la sociologie, il n’y a, derrière la notion “d’État” […], que le déroulement d’une activité humaine d’une espèce particulière. » Weber a expliqué ce qu’il entend par là dans une lettre à Robert Liefmann le 9 mars 1920, en l’informant par ailleurs de sa volonté de mettre « un terme à l’activité ininterrompue qui travaille avec des concepts collectifs » :

« La sociologie ne peut elle non plus être pratiquée qu’en partant de l’activité du, ou des, quelques ou nombreux individus, c’est-à-dire de manière strictement “individualiste” dans la méthode […]. L’État, dans le sens où l’entend la sociologie, n’est que la possibilité que certaines espèces d’activités spécifiques aient lieu, l’activité d’individus déterminés. Rien d’autre […]. L’élément “subjectif”, ici, est le suivant : l’activité est orientée vers des valeurs déterminées. L’ “objectif” que nous – les observateurs – portions ce jugement : il existe une chance que cette activité, orientée sur ces valeurs, existe. Si elle n’existe plus, “l’État” n’existe plus. »

Un tel concept processuel de l’État, centré sur des orientations d’action déterminées, est taillé à la mesure de transformations à la fois conscientes et induites par des « changements de signification », de telle sorte que même des transformations radicales qui dénotent une « modification du rôle de l’État » peuvent ainsi être appréhendées par son intermédiaire. La cristallisation presque exclusive de l’intérêt sur le modèle de bureaucratie wébérien a pratiquement empêché que l’on prête attention à sa conception de l’État, centrée sur l’action.
[/center]
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ja



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MessageSujet: Re: bureaucratie et dématérialisation   Mar 2 Juin 2015 - 13:52

Du coup l'article posté pose plusieurs questions qu'on a discuté avec Minh aujourd'hui sur la place de l'Etat et ce qu'il signifie.
 
- J'en ressort notamment une question : les services publics sont-ils la déclinaison sociale et légitimante de l'institution/ direction administrative, qui fonctionne elle-même comme le pilier garant de la domination "d'un petit nombre sur un grand nombre" ?
C'est-à-dire est-ce que les services publics permettent "d’honorer la prétention à la légitimité" de la direction administrative.
Que pense les radis de ça ? Quel positionnement ?

- Point sur les automates et distributeur non arbitraire --> Super instructif !
je le relie avec la toute puissance de la machine et notamment avec l'idée que la machine en tant que maître du rationnel, supplante l'homme. C'est ce que Günther Anders nomme la honte prométhéenne, à savoir, très rapidement; le fait d'avoir honte des machines que l'on a contribué à produire parce qu'elle obéissent à une rationalité qui nous domine. Cercle où l'on veut ressembler à la machine et où l'on a honte de nous même.
Du coup ça peut être super cet article qui lie bureaucratie et dématerialisation. On comprend bien pourquoi l'essence même de la bureaucratie est vouée à être dématerialisée à travers des machines (qui ont des capacité de calcul et de prévoyance supérieures à l'humain).

- Perte du caractère instrumental de la bureaucratie

- sur l'idée de « bureaucratie coopérative » évoquée dans le texte, je n'ai pas tout biens saisi de ce qui est dit autour mais ça fait écho pour moi avec le questionnement introductif qu'on s'est posé avec Minh : est-ce que le service public s'oppose au service privé ?
Staut d'une SCOP par exemple (qui est privée?) mais qui peut remplir ce qu'on considère comme des "missions de service public".
Qu'en pense les radis là dessus ? Oppose-t-on systématiquement service public et service privé ?
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Radinouk

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MessageSujet: Re: bureaucratie et dématérialisation   Dim 7 Juin 2015 - 17:11

Sur la dématérialisation, y a sûrement un truc à faire en lien avec la rubrique technologie. Liens vers qq docs divers trouvés. 

http://www.jvs-mairistem.fr/media/guidedematv3cnumerique__053044700_1413_27082013.pdf

http://www.collectivites-locales.gouv.fr/files/files/finances_locales/dematerialisation/convention_cadre_012015.pdf

http://solidairesfinancespubliques.fr/agt_adh/actualite/2012/avril/120425_GTHELIOS.pdf
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Minh



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MessageSujet: Re: bureaucratie et dématérialisation   Ven 19 Juin 2015 - 9:09

Suite à la lecture du 1er post ci-dessus sur la bureaupathologie et la dématérialisation. Je mets ici le mail que ma pote qui se désiste m'écrit. La partie inscription à Pole emploi dématérialisée est intéressante quand il s'agit des populations discriminées (pour ne pas dire plus).

"Minh, 

Je n'ai pas réussi a écrire l'article, parce que ma vie pourtant si confortable est svt dingue et je suis avec mes mômes 24/24, we compris, et pour écrire "sincèrement" j'ai besoin de concentration, de solitude, de calme, et ça, ça n'arrive juste jamais. je ne peux pas obtenir ça chez moi. 
Je ne cherche même plus a accabler qui que ce soit, mais c'est comme ça. 
Mes projets perso s'empilent et je serai morte avant d'avoir trié mes carnets et autres prises de notes.
Je m'épuise. 
Le seul temps dispo qui me reste (15 mn par ci, 30 mn par là) je le consume en taches domestiques, ou je m'écroule comme une merde, ou j'essaie de lire, histoire de ne pas devenir complètement con.

Bref, pour revenir aux Rroms de la rue de XXXXXXXXXXXXX, je te laisse la lecture dingue de ce mail que XXXXXXXXXXX adresse a XXXXXXXXXX sur les démarches Pole Emploi, 
C'est aliénant, et très représentatif. 

Je vais essayer ce soir de le mettre en forme pour en faire un article/temoignage...

Bises,

XXXXXXXXXX

Début du message transféré :


Citation :
Bonjour XXXXXXXXXX, 

Cela fait un moment que nous ne sommes pas entrés en contact.
Je voulais vous demander quelques nouvelles de la fin du diagnostique pour les familles de la rue de l'avenir.
La fin du diagnostique approche et aussi la fin du délai donné pour l'expulsion (tout début septembre) . l'audience sur les OQTF a eu lieu et on attend le résultat pour bientôt mais peut d'espoir.
Les familles sont forcement très inquiètes.
Les gens ont beaucoup de mal à obtenir même le renouvellement de leur aide médicale.
Sur les scolarisation,XXXXXXXXXXXX (fille de XXXXXXXXXXX) quitte l'élémentaire et est prise en segpa au collège XXXXXXXX et XXXXXXXXXX(fils de XXXXXXXX) a passé le mois dernier les tests de niveau au CIO de XXXXXXXXXXXXXX et attend son affectation en classe d'accueil.

XXXXXXXXX (fille de XXXXXXXXXXX)a été soignée pour les dents en centre dentaire à XXXXXXXXX (Je me suis rendue avec la famille au premier RV et ils se sont rendus seuls aux suivants) XXXXXXXXX a aussi eu un RV à XXXXXXXXXX (parents s'y sont aussi rendus seuls) pour ses angines à répétition. Elle a un RV en septembre pour subir une opération (amygdales et végétations, je crois).

Nous avons essayé une inscription pôle emploi pour ces deux familles. J'ai pris une demi journée pour les accompagner et cela n'a servi à rien, après une bonne heure de queue on nous a dit qu'il fallait s'inscrire par internet ou téléphone. mais internet ils ne peuvent pas car il faut un numéro de sécu et ça ne marche pas avec les numéros aide médicale... téléphone : on a appelé depuis les postes du pôle emploi et attendu longtemps sans réponse. J'ai essayé un autre jour depuis mon travail, j'ai d'abord attendu longtemps jusqu'à ce que ça coupe car mon crédit de portable était épuisé par cette communication en attente (imaginer ce que c'est pour eux d'épuiser son crédit téléphone pour rien du tout ... d'ailleurs ces deux familles n'ont pas de tel )  Puis rappelé depuis poste fixe du boulot, une réponse au bout d'encore 30mn mais quand l'employé m'a demandé le département il a dit au bout d'un moment que son ordi n'ouvrait pas la fenêtre du XXXXXXXXX [département] ! qu'il y avait un bug... retour à 30 mn d'attente puis je finis par avoir une employée qui, comprenant que je n'appelais pas pour moi n'a rien voulu entendre et n'a pas voulu prendre l'inscription, elle voulait que je lui passe la personne que j'inscrivais au téléphone (je ne vois pas qu'elle fraude elle craignait vu que l'inscription par téléphone ne sert qu'a avoir ce premier rendez-vous qui confirme l'inscription)...
Tout ça pour vous dire que c'est pas facile et qu'il faut avoir BEAUCOUP de temps et de patience pour avancer d'un petit pas.

Sur le diagnostique et la mairie j'aimerais savoir s'il y a du nouveau.
Quelle est la date de remise du diagnostique ?
Si vous en savez un peu plus sur les intention de la mairie quand aux habitants.
Est-ce qu'il peut être communiqué aux familles ? Il me semble que dans les institutions française, les personnes ont droit d'avoir connaissance de ce qui est dit ou écrit a leur sujet. Qu'en est il pour ce diagnostique ?

Comme l'autre fois je peux vous rencontrer en fin de journée, avec une autre personne du comité de soutien qui pourrait être dispo.

cordialement.
CXXXXXXXXXXXXXXX
comité de soutien familles rue de XXXXXXXXX
"
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Radinouk

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MessageSujet: Re: bureaucratie et dématérialisation   Ven 19 Juin 2015 - 10:15

Je mets cet article pour info, mais il me laisse dubitative. Le mec qui l'a écrit fait sa pub (ce qui est quand même gonflé pour l'encyclopédie universalis) et, par ailleurs, ses conceptions sont typiques de la philosophie, droit, sciences politiques libérales. 
Dans ma thèse, j'ai un passage qui recoupe ce qu'il décrit. Il s'agit d'un passage sur le vetting. Le vetting est une pratique adoptée après pendant les processus de réconciliation / transition démocratique qui consiste à laver la fonction publique pour en retirer les éléments qui ont participé à la dictature. Mais cette pratique ne s'accompagne nécessairement d'une refonte du fonctionnement, certains pays conservent même l'exacte même constitution. Cela renvoie à l'idée que seuls les fonctionnaires sont responsables des actes qu'ils ont commis (tortures et autres) et que le système lui ne le serait pas. 


En Afrique du Sud, quand certains tortionnaires ont compris qu'ils allaient être sacrifiés quand la tête de l'Etat continuerait à être tranquille, plusieurs ont expliqué comment ils avaient été poussés par le système à faire tout ça, comment on les récompenser de leurs actions, comment la machine même de la police organisait tout cela.




 
[size=34]BUREAUCRATIE (encyclopédie)[/size]
Introduction


Le mot « bureaucratie » est un des termes clefs du vocabulaire des sciences sociales contemporaines. Autour du problème (ou des problèmes) de la bureaucratie se poursuit depuis près d'un siècle un débat des plus animés. Mais le terme lui-même – et c'est peut-être ce qui a fait sa fortune – n'a pas reçu à ce jour une définition scientifique précise.
L'usage ancien, qui est encore consacré par les dictionnaires, correspond à une définition de science politique : la bureaucratie, c'est le gouvernement par les « bureaux », c'est-à-dire par un appareil d'État constitué de fonctionnaires nommés et non pas élus, organisés hiérarchiquement et dépendant d'une autorité souveraine. Le pouvoir bureaucratique, dans ce sens, implique le règne de l'ordre et de la loi, mais, en même temps, un gouvernement sans la participation des citoyens. Le problème posé par la bureaucratie ainsi comprise est celui d'un choix politique, celui de l'adhésion à un certain mode d'exercice de l'autorité publique, ou du refus de celui-ci.
À côté de cet usage traditionnel relativement précis, un autre, beaucoup plus large et au fond très différent, s'est graduellement imposé. Pour ceux qui l'adoptent, le concept clef est celui de la bureaucratisation, entendue comme rationalisation de toutes les activités collectives ; elle se traduit, notamment, par la concentration des unités de production et, en général, de toutes les organisations, et le développement inéluctable de formes d'organisation des tâches et des fonctions caractérisées par l'impersonnalité, la hiérarchie et le contrôle. La bureaucratie est alors conçue comme un type nouveau et plus efficace d'organisation qui tend à s'imposer partout. Le vrai problème n'est plus celui du choix politique (élection ou nomination), mais celui qui est soulevé par l'existence des contraintes techniques auxquelles l'homme doit se soumettre dans toutes les organisations bureaucratiques, qu'elles soient politiques, industrielles, commerciales ou sociales.
Ces deux acceptions du concept sont facilement confondues. La confusion s'accroît par l'intervention d'une troisième signification : celle du langage populaire. Quel que soit le contexte, le mot évoque toujours en effet la lenteur, la lourdeur, la routine, la complication des procédures, l'inadaptation des organisations ou des institutions aux besoins qu'elles devraient satisfaire et les frustrations qu'éprouvent, de ce fait, leurs membres, leurs clients ou leurs assujettis. La charge émotionnelle contenue dans l'acception vulgaire du terme n'a jamais pu être éliminée du débat intellectuel, qui en reste profondément affecté. Aussi une définition vraiment neutre de la bureaucratie n'a-t-elle encore pu s'imposer. On ne peut pas parler de la croissance des bureaucraties comme d'une forme particulière d'institutions : on l'entend, toujours émotionnellement, comme la croissance d'un mal.
De la rencontre et de la confusion de ces trois significations est sorti un des grands cauchemars du monde moderne. Si l'on admet en effet que la montée des formes bureaucratiques est inéluctable, qu'elles déterminent le développement d'un mode de gouvernement non démocratique, qu'elles entraînent un nombre de plus en plus grand d'expériences déshumanisantes comme celles contre lesquelles le public s'insurge instinctivement dans sa critique des bureaucrates, on ne peut que prophétiser la fin de l'actuelle civilisation ou l'avènement d'une crise salvatrice.
Aucun des liens de causalité impliqués dans cet enchaînement trop rigoureux ne peut toutefois être démontré ; et l'apport des sciences sociales modernes aura consisté essentiellement à débrouiller la trop sommaire logique qu'a entretenue cette confusion, et à commencer de répondre à partir de meilleures connaissances empiriques aux questions très distinctes que le grand débat soulève : la concentration des activités de production et d'administration dans de grandes organisations est-elle inéluctable ? S'incarne-t-elle dans un seul modèle « bureaucratique », ou plusieurs modèles différents sont-ils possibles ? Le modèle bureaucratique est-il vraiment le plus efficace ? Y a-t-il un lien entre ces formes « bureaucratiques » et la « bureaucratie » que dénonce le citoyen de base ? Y a-t-il un lien – et lequel – entre la concentration des organisations et l'évolution du mode d'autorité politique ? Quelle est la liberté de l'homme dans le choix des diverses formes d'organisation possibles ? Comment peut-on envisager l'évolution de ce point de vue ?
Trois grands courants intellectuels se sont successivement affirmés autour de ces interrogations.
Le premier est celui des années 1900-1920. Max Weber en a été l'inspirateur et en a présenté l'expression la plus achevée. À partir d'une théorie sociologique proche de la philosophie de l'histoire et s'appuyant sur une conception parfaitement rationaliste des rapports humains, il nous a donné la première analyse pertinente de l'évolution des formes d'organisation.
Une deuxième vague, intellectuelle, d'orientation plus empiriste, s'est développée aux États-Unis à partir des années trente et en Europe à partir des années quarante. Observant directement le vécu, elle a mis en évidence l'écart considérable entre la théorie et la réalité. Cette analyse des dysfonctions des modèles bureaucratiques a permis de clarifier les frustrations dont témoigne l'usage populaire du mot « bureaucratie ».
Depuis les années cinquante, un troisième courant a pris de l'ampleur, qui, soulignant que la réalité n'obéit pas au modèle théorique, s'efforce en outre de comprendre le « système » créé par l'interaction entre des dirigeants cherchant à imposer leur schéma théorique et des dirigés qui le transforment en s'y soumettant. Cette analyse néo-rationaliste permet de replacer les formes bureaucratiques dans un contexte beaucoup plus large et apporte une lumière nouvelle à la fois sur le fonctionnement des organisations et sur leur évolution.
Un tournant plus radical se dessine depuis la fin des années soixante-dix. On découvre que le modèle de société industrielle auquel était associé le succès de l'organisation bureaucratique est en train de s'effacer devant la montée d'un modèle postindustriel dont la logique dominante ne peut plus être la rationalisation. Non seulement on reconnaît l'inefficacité partielle de l'organisation bureaucratique, mais il apparaît désormais indispensable et possible de concevoir des organisations non bureaucratiques qui soient efficaces et rentables. Désormais, pour un nombre croissant d'activités, la ressource humaine devient la ressource rare. Recherches et théories se concentrent désormais sur les conditions de son emploi.

L' « idéal wébérien » et sa critique

[size=22]La théorie rationaliste[/size]

Ce sont les succès de l'État prussien et de la social-démocratie germanique qui, en lui imposant une image hiérarchique de l'organisation des sociétés modernes, ont sensibilisé le monde intellectuel aux problèmes de la bureaucratie. Max Weber, le fondateur de la théorie de la bureaucratie, a été profondément influencé par cette expérience nationale qu'il a, dans une large mesure, cherché à rationaliser. Pour lui, le type idéal (c'est-à-dire le modèle sous-jacent) de toute organisation bureaucratique est fondé, comme l'État prussien, sur la combinaison d'un mode légal et rationnel de contrôle social et d'un mode hiérarchique d'organisation.















La spécificité de l'analyse ne diminue ni la valeur ni l'effet stimulant d'une telle interprétation pour l'intelligence de l'évolution. L'apparition de la bureaucratie est, dans l'ordre de l'action, et spécialement de la politique, la conséquence du « désenchantement » du monde qui caractérise les sociétés modernes. Comme mode de contrôle social, le type idéal rationnel-légal s'oppose au type charismatique et au type patrimonial des sociétés traditionnelles. Il se caractérise par une série de traits qui ont été maintes fois décrits : la continuité (une délimitation impersonnelle des sphères de compétence et des pouvoirs), l'existence d'une hiérarchie des fonctions (leur occupation par des individus spécialement formés), une séparation complète entre vie privée et fonction (l'impossibilité de s'approprier des fonctions et de les transmettre héréditairement), l'existence d'une procédure écrite.
De façon plus synthétique, on peut dire que, pour Weber, l'ordre rationnel-légal impose l'impersonnalité des fonctions, des règles et des procédures, la spécialisation des agents et l'existence d'un système hiérarchique. Cet ordre pourrait être réalisé à travers des formes collégiales d'administration. Mais Weber croit à la supériorité du type bureaucratique pur, c'est-à-dire monocratique ; celui-ci lui apparaît comme « le moyen le plus rationnel que l'on connaisse pour exercer un contrôle impératif sur des êtres humains ». Son succès, aussi inévitable que celui des « machines de précision dans la production en série », imposera ce type d'organisation non seulement dans les services publics traditionnels, mais aussi dans les hôpitaux, les grandes entreprises capitalistes, et même les partis politiques et les Églises.
Le réalisme un peu agressif de Weber ne va pas sans arrière-pensées. Le sociologue a clairement perçu les risques de servilité inhérents aux formes bureaucratiques, mais il ne semble avoir été sensible à ce danger que par intermittence. C'est la faiblesse de son analyse, car de telles conséquences morales peuvent jeter des doutes sur l'efficacité de la machine qu'il admire.
À la même époque, un jeune intellectuel syndicaliste, Robert Michels, mettait en évidence cette contradiction en poussant jusqu'aux limites le raisonnement wébérien. Étudiant le mécanisme du pouvoir au sein de la social-démocratie et des syndicats, Michels prétendait tirer de son analyse la nouvelle loi d'airain de l'oligarchie qui régirait toutes les entreprises humaines. Il soulignait ainsi le dilemme dans lequel se trouvent enfermés tous ceux, réformistes ou révolutionnaires, qui veulent opérer de profondes transformations sociales : l'action collective n'est possible qu'à travers des organisations, donc des « bureaucraties », et l'existence de bureaucraties est incompatible avec les buts comme avec les valeurs démocratiques qui, seuls, justifient l'action collective.
Le point faible du raisonnement est naturellement d'avoir dégagé des travaux de Weber cette trop facile déduction : une organisation efficace ne peut être qu'une organisation bureaucratique autoritaire. Mais, curieusement, les penseurs des années d'effervescence de la grande époque révolutionnaire ont partagé avec Weber comme avec Michels une admiration naïve pour l'infaillibilité de la machine bureaucratique. Aussi, au lieu de mettre en cause l'analyse qui révélait les dangers de leur action, ont-ils généralement réagi en amplifiant la contradiction jusqu'à une vision catastrophique de l'évolution des sociétés. Ainsi s'est développé un courant révolutionnaire pessimiste qui a très profondément influencé la pensée sociale et politique du xxe siècle en Occident et qui resurgit, de façon violente encore, à chaque grande crise morale et sociale. De Léon Trotski à Bruno Rizzi et Simone Weil, de C. Wright Mills à Herbert Marcuse, la logique du raisonnement est simple. C'est par les excès mêmes de l'attaque que l'on porte contre une évolution, jugée par ailleurs inéluctable, que l'on s'efforce de conjurer la menace pesant sur l'humanité. Par une sorte de pari désespéré, on grossit la contradiction pour en appeler au dépassement, c'est-à-dire au saut dialectique qui seul permettrait de la résoudre.
Ce courant révolutionnaire n'a naturellement jamais exprimé que des vues politiquement minoritaires, mais sa résonance culturelle est beaucoup plus large, et le succès de livres comme ceux de James Burnham, L'Ère des organisateurs, et de William H. Whyte Jr., L'Homme de l'organisation, qui reprennent ces mêmes thèmes dans une perspective conservatrice, atteste la profondeur de leur influence.


La théorie des dysfonctions



La théorie rationaliste affirmait la supériorité d'une forme d'organisation appelée bureaucratie, qui serait la seule forme capable d'assurer la stabilité et la prévisibilité indispensables au bon fonctionnement d'une société moderne. À partir de cette démonstration, elle s'efforçait de prédire, d'une part les grandes lignes de l'évolution, d'autre part les conditions et les conséquences du succès des nouvelles formes bureaucratiques. La théorie des dysfonctions, apparue aux États-Unis au moment de la grande crise, met en cause la perfection du type idéal wébérien. Elle est fondée sur la découverte de l'écart considérable qui sépare la réalité vécue des activités humaines au sein des organisations du modèle prescrit par la théorie rationaliste. À travers cette découverte, les auteurs qui ont développé la théorie ont cherché tout d'abord à montrer qu'en fait la bureaucratie n'est pas aussi efficace que le voulait le modèle rationaliste ; ils ont tenté ensuite de faire l'analyse des raisons de cette inefficacité relative.
La théorie des dysfonctions peut être résumée dans le simple schéma suivant : des décisions prises dans une perspective rationnelle entraînent toujours des chaînes de conséquences secondaires qui vont à l'encontre des buts poursuivis. La récurrence de cette logique aboutit à la stabilisation de « dysfonctions », c'est-à-dire de propriétés négatives stables, tout aussi caractéristiques d'une bureaucratie que ses capacités rationnelles d'action.
La naissance de la théorie des dysfonctions a été considérablement stimulée par la découverte de l'importance du facteur humain dans les entreprises à partir des expériences de Mayo. Mais elle a aussi correspondu à un cheminement intellectuel issu de la discussion sur les fins et les moyens qui, au cours des années trente, faisait écho, dans un cadre plus large, à la discussion révolutionnaire antérieure sur les risques bureaucratiques. C'est Robert K. Merton qui a ouvert la voie dans un article célèbre publié en 1936 sur les conséquences inattendues d'une action dirigée vers un but. Dans cet article, Merton démontrait que la discipline nécessaire pour obtenir dans un cadre bureaucratique le comportement standardisé jugé indispensable à la réalisation des objectifs poursuivis entraîne chez les fonctionnaires un déplacement des buts (ils considèrent comme une fin ce qui ne devrait être qu'un moyen), qui se traduit par un comportement ritualiste. Il en résulte une très grande rigidité qui interdit aux fonctionnaires de répondre aux exigences concrètes de leur tâche et développe parmi eux un esprit de caste qui les sépare du public. D'où, finalement, une très grande inefficacité dans la poursuite des buts officiellement recherchés.
Les recherches empiriques conduites ultérieurement, surtout au cours des années quarante, par nombre de sociologues américains ont prouvé la validité de cette analyse et ont permis d'en mettre en évidence le postulat de base que l'on pourrait résumer ainsi : le « modèle bureaucratique » d'action imposé à l'organisation bureaucratique crée des rigidités de comportement, des difficultés d'adaptation et des conflits entre dirigeants et exécutants, entre exécutants et public, qui suscitent un besoin de contrôle et de réglementation, si bien que les conséquences inattendues et dysfonctionnelles du modèle bureaucratique tendent finalement à renforcer son emprise. Un tel modèle a l'avantage de réduire les tensions créées par la subordination et le contrôle, mais, comme l'a montré Alvin Gouldner, il perpétue en même temps ces tensions et rend donc indispensable le recours à la subordination et au contrôle.


Vers une nouvelle théorie de la bureaucratie





Les néo-rationalistes



Les premiers théoriciens de la rationalité bureaucratique avaient accepté, sans la mettre en doute, l'expérience des ingénieurs tayloriens qui ne considéraient pas les membres d'une organisation comme des êtres libres mais comme de simples rouages de la machine. Les théoriciens des dysfonctions s'appuyaient avant tout sur une analyse des éléments affectifs du comportement.
Le renversement de perspectives, qui s'est amorcé à la fin des années cinquante, s'est opéré à partir de la reconnaissance du caractère libre et actif de chaque agent humain au sein d'une organisation. Cet élargissement humaniste a permis paradoxalement un retour au rationalisme dont les fondements sont, d'une part, une théorie nouvelle de l'action et, d'autre part, une théorie nouvelle du pouvoir.
La nouvelle théorie de l'action est le fruit d'une très longue pratique de méthodes nouvelles et plus scientifiques de prise de décision, qui ont permis d'introduire un nombre croissant de facteurs contingents dans ce qui apparaissait comme un univers complètement déterministe. C'est Herbert Simon qui a été l'inspirateur intellectuel de ce renversement. Il a très vivement et pertinemment critiqué le principe du one best way – une fois le but fixé, il y a toujours un seul meilleur moyen (à découvrir par les ingénieurs) pour y parvenir – et il lui a substitué le concept de rationalité limitée. L'homme ne peut parvenir à la rationalité absolue, limité qu'il est théoriquement par d'insolubles problèmes d'ordre cognitif, et, pratiquement, par le coût même de l'information. La découverte de l'existence de ces facteurs limitatifs permet de rétablir l'analyse rationnelle en la mettant à sa vraie place et de tenir compte des facteurs humains qui ne vont pas à l'encontre de son exercice, mais en déterminent simplement le cadre. Dans cette nouvelle logique, l'organisation hiérarchique monocratique n'apparaît plus comme l'incarnation de la rationalité, mais comme un expédient de moins en moins utile.
La nouvelle théorie du pouvoir vient à la fois des recherches expérimentales sur les groupes et de la théorie des jeux. Des politologues comme Robert Dahl, James March l'ont développée dans une perspective instrumentale.
Michel Crozier en a tenté une transposition sur un plan sociologique plus large et s'en est servi comme point de départ d'une théorie nouvelle des formes bureaucratiques. Le pouvoir d'un individu à l'intérieur d'une organisation dépend, selon lui, de sa capacité de contrôler une source d'incertitude déterminante pour la bonne marche de l'organisation. La lutte pour le pouvoir domine le jeu des rapports humains au sein d'une organisation.
L'organisation peut répondre à ce problème, soit en figeant les rapports de pouvoir par des structures rigides, soit en trouvant le moyen de maintenir, à travers des équilibres fluides, le minimum de cohérence nécessaire. La première solution correspond aux formes d'organisation bureaucratique. Systématisant le sens populaire du terme, Crozier définit une organisation bureaucratique comme une organisation qui ne peut ni se corriger facilement en fonction de ses erreurs, ni innover ou s'adapter sans crise aux transformations de son environnement.
Cette forme d'organisation peut être considérée comme une structure de protection des individus. Elle leur assure le minimum de sécurité indispensable dans leurs rapports avec leurs semblables à l'occasion des activités coopératives coordonnées nécessaires à la réalisation de leurs buts.


La bureaucratie, phénomène culturel



Les différences extrêmement sensibles entre les appareils administratifs de sociétés pourtant parvenues au même degré d'industrialisation et très proches par leur culture, comme les sociétés européennes, n'ont pas manqué d'attirer l'attention des chercheurs. Alexis de Tocqueville, le premier, avait mis en relief les particularités de l'administration française, liées au système social de ce pays et aux choix politiques effectués par ses dirigeants. Mais la veine comparatiste qu'il avait si brillamment illustrée n'avait guère été exploitée jusqu'à présent.
Ce domaine de recherche est toutefois revenu à la mode avec les travaux ethnologiques et les études de science politique. S. M. Eisenstadt, reprenant la tradition de Weber, a présenté une analyse systématique des modes d'organisation propres aux grandes sociétés politiques de l'histoire. Tous ces travaux toutefois sont restés limités au thème de l'administration publique et n'ont que très marginalement touché le problème plus profond des organisations en général.
Crozier a présenté quelques hypothèses très générales relatives au modèle français d'organisation bureaucratique, fondées sur l'isolement des individus et des catégories, la peur du face à face et une attitude ambivalente vis-à-vis de l'autorité. Les Français, selon lui, s'en remettent à un système d'organisation impersonnel et centralisé dans la mesure où ils ne peuvent pas supporter le degré d'autorité universelle et absolue qu'ils jugent cependant indispensable au succès de toute action coopérative. Les dysfonctions bureaucratiques qui existent dans d'autres pays résultent de difficultés différentes. Aux États-Unis par exemple, elles se sont développées autour des procédures légales qui constituent le seul mode de règlement possible des conflits soulevés par la concurrence, et, dans l'ex-U.R.S.S., autour des cercles vicieux de suspicion et de contrôle que déclenchent forcément la gestion monopolistique de chaque unité et l'absence d'informations indirectes sérieuses.


Le développement d'une nouvelle logique d'organisation



Les nouvelles théories de l'action élaborées à partir des années soixante et soixante-dix étaient restées minoritaires. Elles n'avaient pas vraiment ébranlé le modèle rationaliste dominant. Tel n'est plus du tout le cas dans un nombre croissant d'activités depuis le début des années quatre-vingt. Le modèle rationaliste était étroitement lié à la logique de la rationalisation inhérente au modèle de société industrielle dominant. L'évolution accélérée vers un modèle de société postindustrielle très différent le rend de moins en moins pertinent. Cette société se caractérise par la prédominance des activités de service, le développement des réseaux de coopération, l'importance stratégique de l'innovation aussi bien dans la haute technologie que dans les services. Les grandes organisations bureaucratiques typiques de la société industrielle s'adaptent mal à cette évolution. Les petites et moyennes organisations reprennent l'avantage dans la mesure où elles sont plus souples et de ce fait plus capables de s'adapter et d'innover. Mais si le gigantisme apparaît condamné, la marche vers la complexité s'accélère. Le modèle bureaucratique semble incapable de gérer cette complexité qui le dépasse, d'où une mise en question des principes et des pratiques d'organisation, particulièrement dans les business schools américaines. La ressource humaine devenant la ressource rare, principes et pratiques doivent être repensés en fonction de son meilleur emploi : la simplicité des structures et des procédures commence à être considérée comme la meilleure réponse à la complexité ; elle requiert l'autonomie des unités opérationnelles et le développement de cultures d'organisation plus fortes, capables de soutenir des agents plus autonomes.
S'appuyant à la fois sur les nouvelles théories de l'action et sur des travaux empiriques nouveaux, de nombreux auteurs annoncent la fin de la bureaucratie classique et proposent des voies nouvelles. Ce sont des essayistes et des consultants comme Peter Drucker, Alvin Toffler, Hervé Serieyx, Peters et Waterman, des spécialistes de management ou des sociologues comme Michael Maccoby, Rosabeth Moss Kanter et Michel Crozier.
Michel CROZIER
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Eleonor



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MessageSujet: Re: bureaucratie et dématérialisation   Ven 19 Juin 2015 - 10:55

je ne pense pas que service public et service privée soit antagoniste, c'est des statut différents mais qui se complètent...

par exemple des écoles de travailleurs sociaux sont privée, mais doivent préparer de la même manière les étudiants au diplôme d’État, et les frais de scolarisation sont sensiblement les mêmes pour les ecole privées comme publiques (j'en ai fait l’expérience)

une association, ça a un statut privée, il me semble? et bien bcp d'associations dans le social (quasiment toutes en fait) ont "des missions d’État de service public", c'est à dire que l’État délègue ses missions de service public à des entreprises, associations... privées, avec ce que ça représente: association peut adapter à sa sauce ses missions de service public...
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Minh



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MessageSujet: Re: bureaucratie et dématérialisation   Sam 20 Juin 2015 - 22:00

En lisant cette succession de textes, je pense à Blade Runner (qui est encore humain?), au texte d'Alexis sur le nouvel encadrement technologique que subit le chauffeur de bus RATP, à Brazil... et à Godard, dans le film "Comment ça va ?", où on parle de la religion de l'écrit, où tout ce qu'on voit ou vit est broyé par l'écrit. Dans Brazil, un personnage va mourir sur une erreur typographique "Harry T/Buttle".

"Le film de Terry Gilliam commence d'ailleurs par une erreur : un insecte tombe dans l'imprimante de l'ordinateur central du Service des recoupements au moment où il doit imprimer le nom de Archibald Tuttle, et c'est du coup celui de Archibald Buttle qui sort. Ce dernier, totalement innocent, est donc brutalement arrêté à son domicile, ce qui marque le début de l'intrigue de Brazil."


Le passage sur l'organisation politique en commissions de fonctionnaires (si j'ai bien compris) est intéressant, différente du parlementarisme avec des élus (non des fonctionnaires).

À prévoir, pour un article "concept politique" : "L'ÉTAT", tout court.

Pour l'histoire du rejet de la responsabilité individuelle sur la responsabilité du système, tu veux dire que les individus cherchent à se décharger de leurs crimes ?

"Service public", ça m'intéresse, car dans le champ du cinéma, on parle aussi de "public". Qu'est-ce qu'un public ? qu'est-ce qu'un film populaire ? qu'est-ce qu'un peuple ?
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Minh



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MessageSujet: Re: bureaucratie et dématérialisation   Sam 20 Juin 2015 - 22:07

Dématérialisation. Je pense aussi à la phrase de Debord dans l'adresse au public dans son film In Girum... :

[...] Ils ne sont que des chiffres dans des graphiques que dressent des imbéciles. [...]


http://www.maison-du-film-court.org/site/article.php?nkv=aWQ9MzQwJmlkX2NvbXBvPTMxNzcmcGFnZT0xNzc=
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bureaucratie et dématérialisation
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