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 jeune français

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Radinouk

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MessageSujet: jeune français   Sam 6 Déc 2014 - 9:28

17H. A proximité du Collège de France. « Quand les Français sont partis, les Algériens ont bousillé les cultures. L’agriculture, savent pas faire, ils sont nomades. Regarde l’état du pays maintenant. » Ainsi parle Jeune Français en sirotant sa bière. Quel âge a-t-il ? 21ans peut-être. Il n’a jamais vu l’Algérie, n’a jamais planté un chou de sa vie, mais il sait. Il sait aussi qu’il est l’enfant d’un « beau pays », d’un « grand pays ». Un pays de poètes, de droits ; une nation aux beaux paysages et aux agriculteurs vigoureux. Il a hérité de la France et s’en veut le gardien.
Jeune Français bachote l’histoire à la Sorbonne, fleuron de la science française. Peut-être un futur professeur d’histoire qui participera à l’élaboration des programmes pour les futurs écoliers. Peut-être la future élite.
Jeune Français ne s’identifie pas comme le descendant national d’Aimé Césaire qui qualifiait la colonisation de « processus d’ensauvagement ». Il n’identifie pas Frantz Fanon qui, un jour, cria « Ne me poussez pas à bout. Ne m’obligez pas à vous dire ce que vous devriez savoir, monsieur. Si tu ne réclames pas l’homme qui est en face de toi, comment veux-tu que je suppose que tu réclames l’homme qui est en toi ? »
Jeune Français est peut-être de gauche. Il célèbre peut-être la « libération » de la Libye, le progrès humain et la déclaration des droits de l’homme. Il a entendu Ma France par Jean Ferrat, mais n’a pas bien écouté. Peut-être la chanson passait-elle en fond dans un café. Peut-être le France, «  bateau gigantesque capable de croiser 1000 ans » de Michel Sardou lui a succédé. Pour lui, le-la France reste une et indivisible. On ne siffle pas l’hymne, on ne déchire pas le drapeau. Il aime Georges Brassens chantant les copains d’abord et le siffle à tue tête en sortant de son bar préféré pas très loin de la rue Oberkampf, mais il change de sujet quand on fredonne « Et c’est d’être habité, par des gens qui regardent, du haut de leurs remparts les autres avec mépris, la race des braves gens, des porteurs de cocarde, les imbéciles heureux qui sont nés quelque … »
Jeune Français, ce qu’est devenue l’Algérie c’est votre problème et ça ne l’est pas. Ça l’est en tant que votre histoire. Histoire commune, faite de douleurs, de haine et d’une rupture aux plaies qu’on referme lentement dans une amnésie destructrice. Les historiens, peu descendus de leur bureau en haut de la tour d’ivoire, ont beau faire… Les archives restent poussières de spécialistes. Tu n’es point responsable ? Laisse-moi hausser les épaules, Jeune français. Je t’ai tutoyé, pardon. C’est parce que je ne sais pas, es-tu responsable ? Ne l’es-tu pas ? Laisse moi douter...
Laisse-moi te tutoyer… Et dis-moi : pourquoi ignores-tu qu’en mars 1871, à 2000km de la Commune de Paris, contre les colons français, des Kabyles se soulevèrent et que plusieurs milliers d'entre eux furent assassinés ou envoyés au bagne à Cayenne ou en Nouvelle-Calédonie ? Pourquoi ignores-tu que le 8 mai 1945, alors que la France (ce grand pays qui est le tien) « se libère » de l’oppresseur allemand, elle massacra à Sétif des Algériens revendiquant la fin de la colonisation et l'indépendance ? Pourquoi ignores-tu que l’armée organisa des essais nucléaires en plein Sahara en 1960 ? Pourquoi ignores-tu que nous avons parqué ces Algériens qu’on appelait des Harkis en 1962 ? Comment ignores-tu que nous n’avons pas su accueillir les Français d’Algérie ? Alors, étaient-ils vraiment français ?
Tu ne sais pas, parce que tu penses à tort que c'est leur histoire et pas la tienne. La colonisation c'est ton histoire, parce que malgré toi, ou avec ton accord, tu en es imprégné, tu en bénéficies. C'est ton travail de réclamer la justesse de l'histoire et la complexité des mémoires. Nos histoires se croisent par delà la mer. Elles sont communes pendant 130 ans, puisque ceux qu’on appelait les Français décidèrent que la terre d’Algérie serait française. Ce n’est pas parce qu’en 1962, elle ne le fut plus que le passé s’est effacé avec. Il est là.
Il est là à travers les rapatrié-es. Il est là à travers des lois. Il est là car tu crois que les Algériens ont fait une erreur en se séparant de la France. Il est là à travers les binationaux. Il a ses traces en France comme en Algérie. Il s’étale sur les murs des cafés d’Oran, des journaux d’Alger, dans les noms des quartiers des villes algériennes, dans le parlé français algérien (le « trésor de guerre » dont parlait Kateb Yacine). Il a traversé la langue française. Tu sais, la langue est souvent un marqueur de l’histoire. Écoute la cette langue de nos rues. Kif-kif, chouya, ralouf, toubib, fissa, zero, … Écoute-la, car la langue de nos salons préfère ignorer son arabité et encore plus son algérianité.
Le passé est là car tu te crois autorisé à juger un pays qui est autre, mais que tu fais tien, bafouant ainsi ce qu’autrefois on appelait le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Acceptes-tu qu’elles et ils te fassent leur ?
Jeune français, tu ignores que Mohammed Chérif Sahli écrivit en 1965 « Des hommes – progressistes par ailleurs – s’oublient jusqu’à professer des vues racistes sur la prétendue inaptitude congénitale des Arabes à l’agriculture ». Il en appelait alors à Décoloniser l’histoire. Peut-être, Jeune Français, dois-tu décoloniser ta mémoire ? Ne le fais pas pour l’Algérie, fais-le pour toi ! Laisse les tranquilles ces Algériennes, ces Algériens. Préoccupe-toi de toi, de ta société, de ton passé, de ton racisme. Et alors peut-être sauras-tu te tourner de nouveau vers l’Algérie…
Bobigny, 11h. Lève les yeux et regarde les tours qu’on a dressées. Elles sont là pour témoigner de l’Algérie et de nos colonies. Méfie-toi de ceux qui sont « fiers de nos couleurs », car, bien souvent, ils veulent effacer les couleurs du passé.
La maison, un dimanche, 15H. J’ai réveillé mon père. J’ai secoué ma mère. Qu’avez-vous dit ? Qu’avez-vous raconté ? Vieux Français, assis dans ton fauteuil qui regarde par la fenêtre télévisée, tu dois parler. Ne les écoute pas écrire ton histoire ! Quand t’ont-ils écouté ? Quand ils envoyaient ton père mourir à Verdun ? Quand ils demandaient à ta mère de blanchir leur linge ? Quand ils t’ont arraché à ta terre pour remplir leurs usines ? Combien de kilomètres as-tu fait ? D’où viens-tu ? Des ces terres qu’on appelle Mali, Sénégal ? De Corse ou de Bretagne ? De Paksé ou Ahmed ? De Constantine ou de Tlemcen ? Quel est ton village ? Quel est ton quartier ? Quel est ton champ ? As-tu été appelé bâtard ? Ta mère était-elle une pute ? Ou ton père un soldat ? Tu n’es peut-être pas le fils d’un héros de guerre, ou la fille d’une femme en avance sur son temps ? Et alors ? Parle, mon Vieux, qu’as-tu encore à perdre et à cacher ?


Dernière édition par Radinouk le Sam 6 Déc 2014 - 10:33, édité 4 fois
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Radinouk

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MessageSujet: Re: jeune français   Sam 6 Déc 2014 - 9:31

réfléchir sur le mot "ignores"

titre : "décolonise ton histoire", journal

signature avec date et lieu : Oran,  février 2012

Texte très littéraire, penser à le mettre à côté d'articles plus légers.
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Minh



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MessageSujet: Re: jeune français   Sam 31 Jan 2015 - 1:02

1. petit doute sur les historiens et "leur bureau". J'ai laissé le singulier, en imaginant qu'il y a un seul bureau stalinien officiel d'historiens. Et pas "leurs bureaux".
2. ai corrigé des petites fautes et mis des espaces dans 21 ans, 2000 km.
3. le texte défonce bien.
4. "zero", c'est bien "zéro", non ?








Jeune Français


17H. A proximité du Collège de France. « Quand les Français sont partis, les Algériens ont bousillé les cultures. L’agriculture, savent pas faire, ils sont nomades. Regarde l’état du pays maintenant. » Ainsi parle Jeune Français en sirotant sa bière. Quel âge a-t-il ? 21 ans peut-être. Il n’a jamais vu l’Algérie, n’a jamais planté un chou de sa vie, mais il sait. Il sait aussi qu’il est l’enfant d’un « beau pays », d’un « grand pays ». Un pays de poètes, de droits ; une nation aux beaux paysages et aux agriculteurs vigoureux. Il a hérité de la France et s’en veut le gardien.


Jeune Français bachote l’histoire à la Sorbonne, fleuron de la science française. Peut-être un futur professeur d’histoire qui participera à l’élaboration des programmes pour les futurs écoliers. Peut-être la future élite.


Jeune Français ne s’identifie pas comme le descendant national d’Aimé Césaire qui qualifiait la colonisation de « processus d’ensauvagement ». Il n’identifie pas Frantz Fanon qui, un jour, cria « Ne me poussez pas à bout. Ne m’obligez pas à vous dire ce que vous devriez savoir, monsieur. Si tu ne réclames pas l’homme qui est en face de toi, comment veux-tu que je suppose que tu réclames l’homme qui est en toi ? »


Jeune Français est peut-être de gauche. Il célèbre peut-être la « libération » de la Libye, le progrès humain et la déclaration des droits de l’homme. Il a entendu Ma France par Jean Ferrat, mais n’a pas bien écouté. Peut-être la chanson passait-elle en fond dans un café. Peut-être le France, « bateau gigantesque capable de croiser 1000 ans » de Michel Sardou lui a succédé. Pour lui, le-la France reste une et indivisible. On ne siffle pas l’hymne, on ne déchire pas le drapeau. Il aime Georges Brassens chantant les copains d’abord et le siffle à tue-tête en sortant de son bar préféré pas très loin de la rue Oberkampf, mais il change de sujet quand on fredonne « Et c’est d’être habité, par des gens qui regardent, du haut de leurs remparts les autres avec mépris, la race des braves gens, des porteurs de cocarde, les imbéciles heureux qui sont nés quelque... »


Jeune Français, ce qu’est devenue l’Algérie c’est votre problème et ça ne l’est pas. Ça l’est en tant que votre histoire. Histoire commune, faite de douleurs, de haine et d’une rupture aux plaies qu’on referme lentement dans une amnésie destructrice. Les historiens, peu descendus de leur bureau en haut de la tour d’ivoire, ont beau faire… Les archives restent poussières de spécialistes. Tu n’es point responsable ? Laisse-moi hausser les épaules, Jeune français. Je t’ai tutoyé, pardon. C’est parce que je ne sais pas, es-tu responsable ? Ne l’es-tu pas ? Laisse-moi douter...
Laisse-moi te tutoyer… Et dis-moi : pourquoi ignores-tu qu’en mars 1871, à 2000 km de la Commune de Paris, contre les colons français, des Kabyles se soulevèrent et que plusieurs milliers d'entre eux furent assassinés ou envoyés au bagne à Cayenne ou en Nouvelle-Calédonie ? Pourquoi ignores-tu que le 8 mai 1945, alors que la France (ce grand pays qui est le tien) « se libère » de l’oppresseur allemand, elle massacra à Sétif des Algériens revendiquant la fin de la colonisation et l'indépendance ? Pourquoi ignores-tu que l’armée organisa des essais nucléaires en plein Sahara en 1960 ? Pourquoi ignores-tu que nous avons parqué ces Algériens qu’on appelait des Harkis en 1962 ? Comment ignores-tu que nous n’avons pas su accueillir les Français d’Algérie ? Alors, étaient-ils vraiment français ?


Tu ne sais pas, parce que tu penses à tort que c'est leur histoire et pas la tienne. La colonisation c'est ton histoire, parce que malgré toi, ou avec ton accord, tu en es imprégné, tu en bénéficies. C'est ton travail de réclamer la justesse de l'histoire et la complexité des mémoires. Nos histoires se croisent par-delà la mer. Elles sont communes pendant 130 ans, puisque ceux qu’on appelait les Français décidèrent que la terre d’Algérie serait française. Ce n’est pas parce qu’en 1962, elle ne le fut plus que le passé s’est effacé avec. Il est là.


Il est là à travers les rapatrié-es. Il est là à travers des lois. Il est là car tu crois que les Algériens ont fait une erreur en se séparant de la France. Il est là à travers les binationaux. Il a ses traces en France comme en Algérie. Il s’étale sur les murs des cafés d’Oran, des journaux d’Alger, dans les noms des quartiers des villes algériennes, dans le parlé français algérien (le « trésor de guerre » dont parlait Kateb Yacine). Il a traversé la langue française. Tu sais, la langue est souvent un marqueur de l’histoire. Écoute la cette langue de nos rues. Kif-kif, chouya, ralouf, toubib, fissa, zéro, … Écoute-la, car la langue de nos salons préfère ignorer son arabité et encore plus son algérianité.


Le passé est là car tu te crois autorisé à juger un pays qui est autre, mais que tu fais tien, bafouant ainsi ce qu’autrefois on appelait le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Acceptes-tu qu’elles et ils te fassent leur ?


Jeune français, tu ignores que Mohammed Chérif Sahli écrivit en 1965 « Des hommes – progressistes par ailleurs – s’oublient jusqu’à professer des vues racistes sur la prétendue inaptitude congénitale des Arabes à l’agriculture ». Il en appelait alors à Décoloniser l’histoire. Peut-être, Jeune Français, dois-tu décoloniser ta mémoire ? Ne le fais pas pour l’Algérie, fais-le pour toi ! Laisse-les tranquilles ces Algériennes, ces Algériens. Préoccupe-toi de toi, de ta société, de ton passé, de ton racisme. Et alors peut-être sauras-tu te tourner de nouveau vers l’Algérie… 


Bobigny, 11h. Lève les yeux et regarde les tours qu’on a dressées. Elles sont là pour témoigner de l’Algérie et de nos colonies. Méfie-toi de ceux qui sont « fiers de nos couleurs », car, bien souvent, ils veulent effacer les couleurs du passé. 



La maison, un dimanche, 15H. J’ai réveillé mon père. J’ai secoué ma mère. Qu’avez-vous dit ? Qu’avez-vous raconté ? Vieux Français, assis dans ton fauteuil qui regarde par la fenêtre télévisée, tu dois parler. Ne les écoute pas écrire ton histoire ! Quand t’ont-ils écouté ? Quand ils envoyaient ton père mourir à Verdun ? Quand ils demandaient à ta mère de blanchir leur linge ? Quand ils t’ont arraché à ta terre pour remplir leurs usines ? Combien de kilomètres as-tu fait ? D’où viens-tu ? Des ces terres qu’on appelle Mali, Sénégal ? De Corse ou de Bretagne ? De Paksé ou Ahmed ? De Constantine ou de Tlemcen ? Quel est ton village ? Quel est ton quartier ? Quel est ton champ ? As-tu été appelé bâtard ? Ta mère était-elle une pute ? Ou ton père un soldat ? Tu n’es peut-être pas le fils d’un héros de guerre, ou la fille d’une femme en avance sur son temps ? Et alors ? Parle, mon Vieux, qu’as-tu encore à perdre et à cacher ?
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ja



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MessageSujet: Re: jeune français   Jeu 5 Fév 2015 - 10:15

Il est très beau ce texte
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